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L’Italiana in Algeri | L’Italienne à Alger
dramma giocoso de Gioachino Rossini
Le spectacle commence à l’extérieur du théâtre quand, un quart d’heure avant le début de la représentation, arrive un van de type combi Volkswagen aux couleurs peace and love. En fumant, Isabella et Taddeo sortent du véhicule, ainsi que quatre drag queens qui, malgré leur résistance, sont rapidement arrêtées et embarquées par la police. Ainsi est donc donné, dès ce petit happening préliminaire, le ton bouffe de ce dramma giocoso. Dans la nouvelle production de Rosetta Cucchi, le rôle d’Isabella est la cinquième drag queen, en plus des quatre figurants déjà cités. Il faut dire que la grande taille de Daniela Barcellona rend facilement crédible ce déguisement au moyen d’une perruque, d’un maquillage outrancier et d’interminables faux-cils. Régulièrement présent depuis trente ans au Rossini Opera Festival de Pesaro (ROF), le mezzo-soprano y effectue un retour gagnant, avec les caractéristiques vocales qu’on lui connaît. La voix reste puissante, en particulier pour enfler certains aigus, quelques notes graves sont appuyées également, en lien direct avec le personnage et, par ailleurs, les capacités de vocalisation sont encore disponibles. Elle se montre, par exemple, généreuse dans le grand air du second acte, Pensa alla patria, pendant qu’apparaissent, sur l’écran en fond de plateau, le drapeau arc-en-ciel venant remplacer l’Italien, ainsi que quelques moments empruntés à des manifestations pour la défense des droits des personnes homosexuelles.
De manière globale, les vidéos ne sont pas d’une grande qualité technique, réalisées en images de synthèse plutôt qu’en capture naturelle, ni même dans le choix des thèmes, souvent redondant avec l’action scénique. La scénographie de Tiziano Santi est conçue à partir de la demeure de Mustafà, sur deux niveaux – un rez-de-chaussée que rend un peu bas de plafond un premier étage qui abrite le bureau du bey ; la garde-robe d’Isabella à l’Acte II, ou sa salle de bain. Pour des raisons de sécurité, des parois transparentes en plexiglas d’un mètre de haut font barrière sur ce niveau supérieur, ce qui empêche aussi le son de parvenir aux spectateurs lorsque le visage d’un artiste se trouve placé derrière cet obstacle. Plutôt chargé, le dispositif n’est, de toute façon, pas vu dans son entièreté par tous en salle – par exemple, les vidéos n’atteignent pas les yeux des balcons à l’issue de la soirée. La réalisation visuelle est encore surabondante en mouvements, ajouts d’accessoires ou changements de costumes, comme si la metteure en scène ne faisait pas confiance à la vis comica du livret et se sentait obligée d’en ajouter jusqu’à plus soif [lire nos chroniques d’Adina, Otello, Griselda et La Ciociara]. La limite de la vulgarité se rapproche de certains moments, comme lorsque les instruments du pal sont brandis par Haly et ses acolytes, menaçant le fondement de Taddeo.
Le traitement du personnage de Mustafà reste assez traditionnel : il trône à son bureau, sous son propre portrait, lisant un journal dont la Une est tout à sa gloire. La basse Giorgi Manoshvili est certainement le meilleur titulaire actuel du rôle qu’il sert d’une grande et belle voix, à l’agilité bien entraînée [lire nos chroniques de La tempesta, L’aube rouge, Bianca e Falliero, Attila et Semiramide]. Ses récitatifs sont pleins d’autorité, et le personnage fait sourire quand il roule les yeux pour signifier colère ou sa passion amoureuse. Au II, son intronisation en Pappataci s’avère ici transformation en drag queen, alors qu’on lui enfile bas résille et bottes rouges, en lui épilant la poitrine par deux fois tandis qu’il pousse des Pappataci douloureux.
En Lindoro, qui est aux fourneaux dans la cuisine rétractable côté jardin, le ténor Josh Lovell montre des signes de fragilité. Les intentions sont bonnes, telle la deuxième phrase prise en mezza voce dans l’air Languir per una bella, mais l’abattage est un peu limite pour les passages fleuris, pendant que l’intonation devient davantage imprécise [lire notre chronique de Das verratene Meer]. Dans la cuisine est partout affiché, en plusieurs langues, le message Ne jamais signer un contrat sans le lire – soit ! Mustafà tient à plusieurs reprises en main ce fameux contrat par lequel il soumet l’esclave Lindoro, répétant l’idée sans doute plus que nécessaire.
Doté d’une voix somptueuse et qui, à l’occasion, peut devenir surpuissante, le baryton Misha Kiria compose un truculent Taddeo, le plus souvent cigare au bec [lire nos chroniques d’Adriana Lecouvreur et d’Il trittico]. D’un organe à couleur aigre, l’Elvira de Vittoriana de Amicis n’a aucun mal à dominer les ensembles, en particulier le finale du premier acte, par des aigus bien sonores. Son personnage de femme amoureuse mais répudiée par Mustafà, en début d’opéra, se transforme, en fin de parcours, en dominatrice pourvue d’un attirail sadomasochiste (cuir et chaînes) à laquelle le bey se soumet, peut-être moins despote désormais. Andrea Niño complète en Zulma d’un timbre rond et ferme, ainsi que Gurgen Baveyan en Haly, qui conduit l’air Le femmine d'Italia dans une ambiance de cabaret, les drag queens agitant des éventails en plumes pendant que des faisceaux lumineux jaunes balaient l’auditoire.
Ce soir, c’est le ténor Dmitry Korchak qui tient la baguette, animant avec énergie et nuances variées la partition rossinienne, aux commandes de l’Orchestra du Teatro Comunale di Bologna en bonne forme. Le Coro del Teatro Ventidio Basso se montre également vigoureux, dès le numéro des eunuques, Viva, viva il flagel delle donne, d’une grande ampleur. Au final, les Italiens s’échappent des griffes de Mustafà dans la camionnette vue à l’extérieur avant le début de la représentation, sous les yeux d’un public ravi.
IF