Chroniques

par françois cavaillès

La traviata | La dévoyée
opéra de Giuseppe Verdi

Opéra national du Rhin, Strasbourg
- 24 mars 2025
La traviata, de Giuseppe Verdi, à l'Opéra national du Rhin (Strasbourg)
© klara beck

Rail de cocaïne, magnum de champagne, furieuse ambiance de fête tendance sadomasochiste à travers fumées et lumières pourpres… Le rôle-titre se met d’emblée à un régime intensif de drogues douces et dures. De la sorte La traviata de Giuseppe Verdi (1853) retourne à l’Opéra national du Rhin, avec la même assurance que le poignant thème initial que joue l’infaillible Orchestre national de Mulhouse et son directeur musical Christoph Koncz. Violetta Valéry est ici une prostituée très malade, ayant quelques mois à vivre devant elle et plus rien à perdre, donc : à partir de cette idée fixe, l’un des opéras les plus populaires s’incarne de manière originale en une flambée d’hédonisme sur fond glauque et de terrible constat, suivant la mise en scène d’Amélie Niermeyer [lire nos chroniques de La favorite, Otello, Fidelio et Don Pasquale].

La fantaisie bling bling bat son plein au bar d’une grande discothèque nichée dans un ancien blockhaus ou sur quelque friche industrielle abandonnée. Gentiment déviant, un Berlin fêtard trash est évoqué, avec l’onirisme plus ou moins grossier approprié, par Maria-Alice Bahra dans des costumes racoleurs (à l’exception très élégante de Giorgio et de Violetta) et un décor tournant (quelquefois à bon escient, pour révéler un envers moins pailleté que l’endroit et peut-être plus durement juste). Mais au Prélude, puis au contrecoup de son possible amour naissant, l’héroïne, en portant un nouveau regard sur les lieux, semble effectuer un retour sur soi presque proustien, plein de nostalgie, de sagesse et de grandeur modeste, ou rappeler l’envie... Entre sa grande détresse intime et la folie festive sous les jeux de lumières experts de Tobias Löffler, le spectacle joue de l’interrupteur, peut-être sous un jour bipolaire, selon l’appellation psychologique à la mode, et laisse à certaines scènes un caractère indéfinissable. Sans se priver de moquer le mauvais goût Insta-pageur de nouveaux petits riches, l’ambiguïté cultivée sied bien au milieu interlope – surenchère de danses à gogo, gouaille taiseuse de club d’aujourd’hui – à une histoire d’amour manqué, au goût doux-amer... et peu importe qu’elle soit bas de gamme ou banale.

D’entrée de jeu aussi émouvant et sensible que sûre dans sa diction, le soprano livournais Martina Russomanno force à peine au début de sa prise de rôle [lire notre chronique d’Il Nerone]. La maîtrise du chant est excellente dans E strano, plaçant bien Violetta entre rêve et réalité, avec une impression de puissance facile dans la cabalette. Intense jusqu’à l’ivresse, le personnage s’affirme avec sincérité brutale face au père si sévère et face à un destin qui l’est encore plus. En Alfredo, le ténor Amitai Pati, en grande forme, fait figure de partenaire idéal, magnifiant les airs et brûlant de lyrisme [lire nos chroniques de Roméo et Juliette, Semele et Beatrice di Tenda]. Si la voix paternelle l’emporte à coup sûr, il faut en rendre grâce au baryton habile et altier de Vito Priante, Giorgio ferme et mélodieux dans le long duo avec Violetta – l’un des plus doux jamais entendus –, puis agréablement grésillant dans Di Provenza [lire nos chroniques de David, Don Giovanni, Berenice, Motezuma, Il Flaminio, Les contes d’Hoffmann à Madrid, Iolanta, L’ange de Nisida, Adina ovvero Il califo di Bagdad, Capriccio, Lucie de Lammermoor et Il viaggio a Reims]

Les seconds rôles contribuent aussi fort bien au drame lyrique. Ainsi l’Annina richement complice, en raison comme en émotion, du vif soprano Ana Escudero, le Gaston à la vaillance comique bien timbrée du ténor Massimo Frigato [lire notre chronique de Masaniello ou Le pêcheur napolitain], l’impétueuse Flora du mezzo Bernadette Johns, le baron Douphol profond et spirituel du baryton Pierre Gennaï, mais aussi le domestique Giuseppe nerveux et expansif du ténor Namdeuk Lee ainsi que le docteur Grenvil suave et lisse du baryton-basse Michał Karski. Enfin, garant du dynamisme ambiant, le Chœur de l’Opéra national du Rhin, bien préparé par Hendrik Haas, sait s’amuser tout en restant en contrôle, par exemple dans la conclusion de l’Introduzione pleine de brio, avec son crescendo marquant et une superbe bagarre collective. À ce généreux bar lyrique, nul n’est coupable d’excès !

FC