Chroniques

par françois cavaillès

Maurice Ravel 150 ans
Cristian Măcelaru dirige l’Orchestre national de France

Alborada del gracioso – Boléro – Rapsodie espagnole – Shéhérazade – Tzigane
Théâtre des Champs-Élysées, Paris
- 5 mars 2025
Ravel fêté par l’Orchestre national de France, au Théâtre des Champs-Élysées
© dr

Un vieux bouffon espagnol qui joue de la guitare invisible, curieux signal de bienvenue ! Mais sous forme de cordes en pizzicato égrené comme les secondes au cadran, dans une ambiance diaprée portant une délicate mélodie chantonnée par le cor anglais, l’originalité se tient loin de tout ridicule, juste avant un air flamenco étendu à tout l’orchestre puis ramené à des dimensions chambristes. Ce jeu proprement fantastique porte, bien sûr, la signature du jeune Maurice Ravel, l’apache aux belles audaces, ici « aussi strict qu’une fugue de Bach ». Avec étrangeté, fracas et luxuriance, cette Alborada del gracioso – Aubade du bouffon, composée pour le piano en 1904-1905, dédiée à un autre apache, Calvocoressi, et créée en version orchestrale en 1919 – montre comment souffler cent cinquante bougies tout en restant voyou chic, anarchiste des grandes écoles et doux dingue ouvert aux arts et aux cultures, selon la définition triple d’un membre du Cercle des Apaches. Au premier rang du club, à Paris entre 1899 et 1914, figure le « petit Basque de génie », et force est de constater, au mitan de l’hommage de l’Orchestre national de France (ONF) qui célèbre en cinq concerts cet anniversaire, que la musique de Ravel se porte fort bien, grâce à l’armada dirigée par Cristian Măcelaru, baguette fort énergique et sensible aux états d’âme latins au programme du soir. Une lumière saharienne, sensuelle et brûlante, émane de cette ambigüe Alborada qui, dans d’originaux éclats de théâtre, retourne souvent sa cape entre grotesque et majesté.

À rêver à la poésie originale de Shéhérazade (1903 ; trois mélodies sur des poèmes de Tristan Klingsor), en plein orientalisme, le chant de Marie-Nicole Lemieux nous invite volontiers, avec le souci du détail qui le caractérise. En voyage vers l’irréel, dans un climat de torpeur tout d’abord, les visions s’enchaînent comme dans un film d’aventures (Asie). L’exaltation vive contraste avec la sérénité des ondes à travers l’orchestre, mais toute l’harmonie ravélienne marque l’heure de « [s’] en revenir plus tard ». L’annonce vocale assagie est suivie d’une conclusion instrumentale joliment graduée. Une impression d’éternité émane des lignes majestueuses de La flûte enchantée, poème ouvert par le frémissement des cordes et poursuivi dans un charme léger, presque fragile, par le contralto québécois. Douceur et rondeur, enfin, traversent le lyrisme ardu de L’Indifférent, et l’âpre tour de chant, ainsi achevé, demeure bien gardé comme un secret de Mille et une nuits.

Le plus renversant des transports, la violoniste Sarah Nemtanu et l’ONF l’offrent avec Tzigane, rhapsodie pour violon et orchestre (1924) dont le thème est introduit de manière aride, mais avec poigne par la soliste. Passent quelques phrases en phares d’automobile sur une route de campagne, et le Lento quasi cadenza fond dans la mélancolie, la modestie et la lenteur à forte saveur tzigane. Que cette composition poursuive sa magnifique parade sur de généreux intervalles, poussant de plus en plus la recherche mélodique à travers un somptueux pianissimo, que son évident pouvoir de séduction capte autant l’attention du public, tout cela relève de la magie d’une œuvre vraiment unique. À l’excellence du jeu orchestral dans l’Allegro répond celui de Nemtanu, lancée en merveilleuse cascade crescendo du motif Meno vivo grandioso. Retour du thème accéléré et saccadé, et le violon finit par cracher du feu... sans verser pour autant dans la folie perpétuelle, en contrôle intégral dans le final si virtuose. Ainsi est respectée la consigne de Ravel, laissée un siècle plus tôt : « Ici, nécessité d’’interpréter et liberté, pour le violoniste, d’adopter des mouvements plus ou moins rapides, à sa fantaisie ». Oui, à sa manière, en bousculant les silences, en cultivant le mystère originel de la danse tzigane, Sarah Nemtanu fait de véritables choix – y compris en bis avec la création d’une Sîrba, danse traditionnelle de Valachie, composée par son camarade de conservatoire Ludovic Lantner, et endiablée comme de la tuică !.

Tel un rappel à l’ordre résonne ensuite la Rhapsodie espagnole (1908), étude d’orchestre dédiée au professeur Charles de Bériot, dépourvue des précédentes ruses d’Indien. Certes, le motif liminaire surprend encore, motif de quatre notes en boucle avancé par les cordes sur une cadence en pointes lancinantes des clarinettes. Dans l’atmosphère d’aurore, entre deux eaux (Prélude à la nuit), les clarinettes pépient. Puis, sans respecter – hélas – l’enchaînement prévu, la Malagueña se raccroche au même brouillard et, au cours plus pimenté de cette danse complexe, le compositeur lorgne sur le pays basque si cher à sa mère, trompette et cor sonnant l’espagnolade en une farandole tronquée par la terminaison avec le motif initial. Enfin, dans son introduction miroitante, laHabanera bénéficie de la direction exacte de Măcelaru, procédant sur la même voie un peu lugubre et alambiquée. Si la Feria finale ne manque ni d’entrain ni de charisme, elle tire en longueur, jouant au yo-yo avec l’auditeur. À l’écoute de l’étourdissant tourbillon conclusif, lancé et retombé aussi sec, la musique toujours plus intransigeante de Ravel, le cent cinquantenaire, rappelle bien la gageure que représente la vie d’artiste, marginale et libre, l’esprit en paix.

Les attentes sont immenses autour de l’incontournable Boléro (1928) – sujet d’une exposition intéressante présentée à la Philharmonie de Paris jusqu’au mois de juin –, et confineraient même au délire, à condition d’oublier l’humour du compositeur : « Mon Boléro devrait porter en exergue “Enfoncez-vous bien cela dans la tête” ». Trépignante ou médusée sous le choc, la salle n’oubliera pas de lui réserver belle ovation. Une fois encore, le mécanisme d’horlogerie remplit les âmes rêveuses. Dans la brochure de salle, le chef explique sa vision de l’œuvre, du carnavalesque au cosmique. D’un songe à l’autre, l’Orchestre national de France offre en bis le soyeux Scherzettino du ballet Callirhoë (1888) de Cécile Chaminade, comme pour rassurer et souhaiter bonne nuit.

FC