Chroniques

par françois cavaillès

Mitridate, re di Ponto | Mithridate, roi de Pont
opéra de Wolfgang Amadeus Mozart

Opéra de Lausanne
- 23 février 2025
Un nouveau MITRIDATE (Mozart) à l'Opéra de Lausanne...
© carole parodi

« Milan, 20 octobre 1770. Ma chère maman, Je ne puis pas en écrire long parce que les doigts me font très mal à force d’écrire des récitatifs. Je supplie maman de prier pour moi, afin que l’opéra marche bien et que nous puissions ensuite être de nouveau heureux tous ensemble ». Wolfgang Amadeus Mozart, post-scriptum à une lettre de son père. Le bouleversant foisonnement créatif du temps de Mitridate, œuvre seria qu’évoque la missive citée ci-avant, est bien représenté dans la nouvelle production, esthétisante et moderne, de l’Opéra de Lausanne. À l’issue de cet opus de jeunesse créé le 26 décembre 1771 à Milan, conçu à partir de l’automne 1770 d’après la tragédie racinienne de 1673, est donnée une teinte sombre comme.

Sans transposition affirmée, l’histoire de l’antique souverain d’Asie Mineure se déroule en une sorte de maquette mouvante (de côté bougent de grands escaliers ; de face, de longs rideaux frangés), sous des couleurs étonnantes obtenues d’un envahissement bleu phtalocyanine, selon l’audacieux scénographe Tim Northam, décliné sur les murs, sols, habits et visages par de subtils jeux de lumière fort changeants, signés François Thouret, pour un résultat d’ensemble admirable et très vivant. D’autant mieux, Emmanuelle Bastet met en valeur la jeunesse des chanteurs. Avec beaucoup de rythme et de saine nervosité dans les déplacements, ainsi qu’une insistance sur quelques longs baisers, sans tomber dans le vaudeville ni le feuilleton à l’eau de rose. Avec cette efficacité dramatique en un espace littéralement utopique, les relations interpersonnelles, bien que stéréotypées par l’époque, sont davantage soignées que l’identité des personnages, mystérieuse comme leurs costumes à la coupe large, aux tons chatoyants, parfois osés et aux accents soyeux pour seul écho orientaliste du spectacle.

À l’écoute, il est indéniable que l’ouvrage lyrique de l’adolescent parti à la découverte de l’Italie trouve aujourd’hui toujours sa place sur scène, révélant encore un sens exceptionnel de l’opéra, que démontre l’Orchestre de chambre de Lausanne dirigé par Andreas Spering. La musique soigne les personnages, rend les airs riches, impressionnants et savoureux, et semble s’adresser à toute la salle. Par exemple, au premier air de bravoure, pour entonner cet aveu aussi simple que précieux Soffre il mio cor con pace, una beltà tiranna, Sifare, l’amant malheureux est ragaillardi par les musiciens qui ne le brutalisent pas moins aussitôt, en accord avec le chant accentué pour faire entendre que le prince ne tolérera aucun rival. Que d’agiles vocalises s’élèvent, la fosse en impose tout autant, en variant le volume des cordes, en donnant un excellent ressort à la seconde partie de l’air et en tissant ultimement un lien idéal avec la voix. L’entreprise de séduction est ici réussie, sous la battue de Spering. Elle contribue beaucoup à caractériser chacun des six rôles principaux. La promenade d’un air à l’autre, dans l’agréable monde bleuté, prend toutefois une âpre tournure. Traversé de sinistres frissons, le récitatif du roi furieux contre son fils, à la fin du premier acte, est accompagné de lamentations et de mauvaises augures qui, dans le jeu de scène, se traduisent bientôt en accès de violence, surtout de la part d’un Mithridate bien loin du héros de Racine, finissant plutôt en personnage flapi, à la blessure invisible. « Son pentito, e non ascolto, che i latrati del mio cor », vient de chanter Farnace : c’est la sublime bosse lyrique sur la pente vers le style pathétique de la mise en scène à qui la noirceur de la dramaturgie n’échappe pas pour dessiner un huis-clos familial bourgeois un peu glauque, au dénouement malheureux si l’on oublie le quintette final. Tout le lyrisme amoureux n’en sera que renforcé, comme une survivance du temple de Vénus évoqué par le livret.

Un régal de soprani commence avec le prince Sifare, rôle tenu par Athanasia Zöhrer. Emue, puis sûre de son ascendant, et enfin incendiaire, l’artiste gréco-autrichienne étend la trajectoire d’un air maîtrisé à l’échelle d’une soirée brillante, incluant quelques fantastiques roulades comme au duo avec la prima donna Lauranne Oliva, Aspasia qui force l’enthousiasme. En effet, dès son premier air, la jeune cantatrice franco-catalane montre un souffle et un don pour la vocalise. Superlative dans la virtuosité de Nel grave tormento, d’une clarté formidable vers les sommets mélodieux et une fin comme possédée, la voix se fait brisée ou incisive au gré des scènes avant le fatidique Pallid’ombre, magnifique, aux élévations douces et franches, et surtout à la conclusion d’une modestie exquise – à faire peut-être fondre le cœur du public lorsque la malheureuse se saisit du poison. De même la prise de rôle d’Ismene est-elle couronnée de succès : douce et mutine altesse parthe, Aitana Sanz s’approprie l’air d’entrée de l’Acte II avec un talent évident dans l’expression du désarroi amoureux, pour tant de grâce et de sensibilité dans la vocalise de fin. Pour So quanto, le chant est libérateur, en bel équilibre entre des traits incandescents et une épaisse compassion. Enfin, son superbe Tu sai per (III) paraît marqué d’une délicatesse angélique, traversé de brûlants soupirs et de vocalises elfiques.

Contralto au timbre d’or, Sonja Runje couve savamment la colère de son Farnace dans Son reo, l’error confesso et, pour le grand air Gia dàgli (III), en apothéose entre bonheur ultime comblé d’honneur et gravitation sourde de passion inane, la flamme vacillante devient brasier, sans manquer d’attendrir à l’ardente braise finale. Contre-ténor piquant et tonique, Nicolò Balducci défend très bien le rôle, peut-être ingrat, du gouverneur Arbate, ici vêtu en groom, devant le royal ténor Paolo Fanale, Mitridate certes noble et ample dans son bel canto galante, mais aussi de plus en plus autoritaire, jusqu’à sa belle éruption dans Gia di pietà (III). Finalement, en tant que Marzio, le ténor Remy Burnens plaît surtout pour la rectitude de son air. Sous les ovations du public, tous les chanteurs semblent particulièrement contents. Ainsi sont exaucée la volonté du petit Mozart et les prières maternelles de 1770 !

FC