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Chroniques
Soirées musicales – La cambiale di matrimonio
deux opus de Gioachino Rossini
Curieuse soirée que celle proposée par le Rossini Opera Festival (ROF) dont les maîtres d’œuvre ont sans doute pensé que La cambiale di matrimonio ne serait pas, seul, suffisant à satisfaire le public. Chose étonnante, également, à la lecture du programme de l’édition 2026 du ROF, fraîchement annoncé, avec les deux farces L’occasione fa il ladro et La scala di seta aux côtés du Siège de Corinthe – aurons-nous à nouveau droit à un complément en première partie de chacun de ces courts ouvrages ? Toujours est-il que cette année, ce sont les huit airs et quatre duos des Soirées musicales rossiniennes qui forment un préliminaire à l’opéra, donné après l’entracte.
Composées à l’origine pour voix et piano seul, ces Soirées musicales sont ici données dans la version pour orchestre de chambre établie par Fabio Maestri, sans mise en scène ni mise en espace, les chanteurs venant successivement interpréter leurs airs à l’avant-scène puis repartant sous de maigres applaudissements. Il faut dire que les solistes n’enchantent guère, pour ce qui concerne au moins le soprano et le ténor qui se taillent la part du lion avec les huit premiers airs. Vittoriana de Amicis prend donc à sa charge La promessa (Canzonetta), L'invito (Bolero), La pastorella dell'Alpi (Tirolese) et La danza, cette dernière tarantella étant la plus connue de la série entière. Si la technique est bien en place, comme en témoignent des notes piquées précises et un suraigu facile, l’acidité du timbre séduit peu. Dans Il rimprovero (Canzonetta), La partenza (Canzonetta), L'orgia (Arietta) et La gita in gondola (Barcarola), Paolo Nevi semble à l’entame sujet au trac, la voix manquant de stabilité. Mais le problème demeure, ainsi que la petite imprécision récurrente de l’intonation, servie par un instrument aux aigus resserrés pas spécialement agréables.
Le mezzo Andrea Niño [lire notre chronique de La gazzetta], qui apparaît uniquement dans les deux duos féminins La regata veneziana (Notturno) et La pesca (Notturno), déploie, en revanche, un grand charme, grâce à une voix ronde, un timbre riche et bien placé. Mis à part le duo La serenata (Notturno) pour soprano et ténor, Gurgen Baveyan intervient, quant à lui, dans le duo avec ténor Li marinari, en baryton solidement timbré dans cet extrait tempétueux comme une mer déchaînée [lire nos chroniques de Capriccio et d’Il barbiere di Siviglia]. Dommage, donc, de ne pas avoir eu droit au meilleur des chanteurs – par exemple, un air séparé pour mezzo ou baryton, voir un duo les associant… Au bilan, cette première partie s’avère plutôt ratée, en raison de la faiblesse vocale évoquée mais aussi de l’absence de surtitres, alors qu’une petite mise en espace – ne serait-ce qu’avec quatre chaises pour laisser les artistes sur le plateau et donner un semblant d’unité – aurait sans doute été bienvenue.
Créée en 1810 au Teatro San Moisè de Venise, la farsa en un acte unique La cambiale di matrimonio est le premier ouvrage lyrique composé par un Gioachino Rossini alors âgé de dix-huit ans. Il s’agit ce soir de la reprise de la production montée par Laurence Dale dans ce même Teatro Rossini à l’été 2020. Seul spectacle proposé alors dans un espace intérieur, en pleine période de crise sanitaire Covid-19, les conditions de représentation avaient été extrêmement contraintes, plaçant l’orchestre au parterre, répartissant de rares spectateurs dans les loges et évitant tout contact entre les protagonistes par une distance minimale de sécurité de deux mètres. En 2025, nous voilà revenus à un monde meilleur, du moins quant aux conditions de représentation des spectacles.
À présent, la mise en scène prend ses aises dans les décors et les costumes très colorés de Gary McCann. Nous sommes d’abord devant la façade noire d’une maison londonienne, puis on y entre, par le vaste salon ou la cuisine, décorés de peintures ou de papiers peints. Les nécessaires mais assez rapides changements de lieux sont effectués à façade noire fermée, pendant que le pianofortiste Giulio Zappa meuble avec goût et imagination. Slook, à qui Tobia Mill a promis sa fille en mariage, débarque de son Canada accompagné d’un ours, animal d’abord terrifiant mais bientôt sympathique et qui met même la main à la pâte en cuisine. Cet écrin apparaît comme idéal pour accueillir la farsa comica, au jeu naturel et d’une drôlerie qui sait rester élégante.
En tête de distribution, le Tobia Mill de Pietro Spagnoli impressionne très favorablement, la voix ferme ayant conservé la même qualité de timbre depuis ses débuts au ROF en 1989, sans aucun ajout de vibrato parasite. Le chant sillabato est superbement articulé dans son duo avec Slook, l’acteur jouant avec justesse son rôle de père intransigeant jusqu’à la presque fin de l’opéra [lire nos chroniques des Nozze di Figaro, de Così fan tutte, Don Giovanni, L’elisir d’amore, I puritani, L’opera seria, L’Italiana in Algeri, Il barbiere di Siviglia à Genève et à Pesaro, Il signor Bruschino, et enfin de Chiara e Serafina ossia I pirati]. En Slook, le baryton Mattia Olivieri se montre très puissant, quitte à parfois forcer un peu le volume quand il enfle certains aigus [lire nos chroniques de Turandot, Les vêpres siciliennes, La bohème à Amsterdam et à Munich, Le nozze di Figaro à Londres et Les martyrs].
Paola Leoci est une Fannì bien aguerrie techniquement, à la vocalisation précise, comme au cours de l’air Vorrei spiegarvi il giubilo. La qualité du timbre n’est cependant pas homogène sur toute la durée du spectacle, avec par instants des sons plus pointus [lire notre chronique d’Adelaide di Borgogna]. Jack Swanson campe un Edoardo Milfort de valeur, en ténor léger mais très élégant, par exemple dans le duo avec Fannì, Tornami a dir che m'ami [lire nos chroniques de Così fan tutte à Strasbourg et d’Il viaggio a Reims]. Personnel de maison au service de Tobia Mill, Ramiro Maturana et Inés Lorans complètent en Norton et Clarina.
Rossinien confirmé, Christopher Franklin tire le meilleur des ressources de la Filarmonica Gioachino Rossini. Pris individuellement, les musiciens montrent leurs limites, comme le cor solo déjà fort exposé dans l’Ouverture, ou plus tard le violon solo, mais l’ensemble sonne avec enthousiasme et caractère, le chef ménageant un bon équilibre entre fosse et plateau. Au bilan, une belle représentation de La cambiale di matrimonio, après une première partie pas vraiment nécessaire.
IF