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Chroniques
The phantom of the Opera | Le fantôme de l’Opéra
film de Rupert Julian – improvisations de Thierry Escaich
Après avoir accompagné près de deux cents films, le compositeur et organiste Thierry Escaich (né en 1965) revient à ses premiers amours avec The phantom of the Opera de Rupert Julian (1929), en ciné-concert. La salle Pierre Boulez, son instrument, son écran, tout appelle au grandiose devant une foule jeune et bigarrée, cinéphile ou amatrice de musique d’aujourd’hui. De ce nanar hollywoodien d’épouvante qui repose sur le roman homonyme de Gaston Leroux (1910), l’alpha et l’oméga semblent tenir ici d’une plongée dans le rock expérimental tendance psychédélique, par une hardiesse d’Escaich tenant à son aisance avec le film, en particulier, comme avec le mélange des genres, en général. De l’introduction électrisante aux accords acides, où ruisselle un thème grinçant, jusqu’à la conclusion en bord de saturation, l’éprouvant parcours peut toutefois rappeler aux connaisseurs de précédentes compositions très inspirées, comme l’oratorio Le dernier évangile (1999).
Il s’agit de suivre un héros plutôt mal présenté sur la toile – laissons les piètres références à l’expressionnisme allemand, n’est pas Murnau qui veut ! En tout cas, l’orgue perce, à l’issue du générique, un passage pierreux dans les soubassements du Palais Garnier et accompagne sa silhouette, dans une aura de mystère ou pas à pas. Puis, lors d’une soirée lyrique, les spectateurs montent le grand escalier, au son d’une charge comme échappée du sport américain. S’ensuivent un pastiche de ballet ainsi qu’une touche spirituelle apportée à la scène de passation de pouvoir entre les directeurs. Les visions d’horreur – vampire dans la cinquième loge, chat noir dévalant les marches – n’inspirent pas vraiment le compositeur, pourtant habile à suggérer une présence fantomatique, par exemple dans Miroir d’ombres (double concerto pour violon et violoncelle, 2006), et qui paraît, dans la courte fugue pour la course des petits rats effrayés, jouer du mélodica.
L’apparition furtive de l’étrange inspecteur Ledoux (le Persan, chez Leroux) donne lieu à une marche dégingandée joliment intrigante. L’enquête se poursuit en descente aux enfers, dans une pâte sonore graveleuse, vivifiant les décors de carton-pâte et le mauvais jeu des acteurs. À l’inverse du respect pour le style du roman original, l’imagerie grotesque est cultivée dans d’oubliables scènes, bêtes comme une trappe, qui affecte aussi l’écoute, peu gâtée jusqu’à la référence la plus maligne au Faust de Gounod, au fameux air des bijoux. Un crescendo suit le montage efficace pour enfin entrer dans le drame, avec les menaces de mort pesant sur la jeune cantatrice, la délicate Christine Daaé, aimée du preux vicomte de Chagny et adorée de l’affreux spectre. Dans un emballement spectaculaire, la musique résonne moins avec la chute du lustre en pleine représentation qu’avec la ruée conséquente, et surtout l’appel du fantôme à la belle, d’un subtil glas érotique, pour devenir fantastique lors de la traversée du large miroir – un passage secret vers l’antre du maudit, puissamment illustré à l’orgue, tout comme le pouvoir hypnotique du dandy masqué. Des notes étirées, glacées, et un changement de mode opportun au moment de l’enlèvement, et tout le personnage principal reprend du poil de la bête.
Parvenu au bord du lac noir souterrain, le travail du compositeur a supplanté celui du cinéaste et semble à son plus grandiloquent quand l’héroïne démasque la bête. Si la suite de l’aventure, sans grande poésie, ne marque pas l’oreille, peut-être le récit vaut-il mieux que l’intrigue. Au vicomte, Christine raconte tout, échappée un instant des griffes du monstre... qui pourtant l’écoute, caché sous les ailes de l’Harmonie et le cœur enragé ! Il n’est plus qu’un ange déchu, ce misérable fantôme, sous son macabre déguisement de chevalier rouge (très vif, grâce à la coloration tardive et partielle du film).
Dans cette chute, savamment mise en musique par rapides paliers, restent quelques rebondissements. Ainsi, à l’ombre du chef machiniste retrouvé pendu, l’orgue fait-il un profond et cinglant détour ; puis il cultive le charisme de l’énigmatique inspecteur Ledoux, soulignant son intervention décisive par des notes cristallines fort expressives, puis lançant avec lui, par un thème héroïque, les recherches dans les catacombes. En ce théâtre d’ombres et de lumières, en combats, tortures et suspense, courent les moires de l’écriture organistique de Thierry Escaich, dans une belle inventivité. Enfin, possédé pendant une heure et demie, le public rend compte, dans une grande ovation, de la hantise collective.
FC