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Chroniques
Zelmira
opéra de Gioachino Rossini
Créé en 1822 au Teatro San Carlo de Naples avec des chanteurs de légende – Isabella Colbran, Giovanni David et Andrea Nozzari respectivement en Zelmira, Ilo et Antenore –, Zelmira fut mis à l’affiche du Rossini Opera Festival (ROF) en 1995, avec Mariella Devia, Paul-Austin Kelly et Bruce Ford, puis 2009 par Kate Aldrich, Juan Diego Florez et Gregory Kunde. Ce n’est donc que la troisième fois que la manifestation programme ce titre rare, défendu par les meilleurs chanteurs du moment animés par Calixto Bieito qui fait sa première apparition au ROF. Ancien membre du collectif catalan La Fura dels Baus, le metteur en scène espagnol développe une production à 360 degrés dans l’Auditorium Scavolini – ancien palais des sports réouvert au public l’an dernier, après vingt ans de travaux. Les spectateurs sont donc assis sur les gradins qui, en contrebas, entourent l’espace de jeu sur un praticable, l’orchestre étant inséré dans un renfoncement au niveau du sol.
Le procédé n’est pas spécialement nouveau – on se souvient, en ce lieu dénommé précédemment Palafestival, d’un Tancredi produit par Pier Luigi Pizzi en 1991, puis Moïse et Pharaon dans le traitement de Graham Vick en 1997, les deux réalisations s’épanouissant sur cette aire vaste sous le regard du public. Mais si ces deux formidables productions nous faisaient oublier les inconvénients liés à ce choix de topographie, il n’en va pas de même ce soir. Les protagonistes marchent sur ce podium de carrés de verre lumineux, parfois à la manière d’un défilé de mode sur un catwalk. Solistes et choristes entrent de nombreuses fois par les gradins, entre les rangées de spectateurs, suivant un procédé qui surprend en bien pour commencer mais devient rapidement répétitif. Quelques accès sont ménagés dans le praticable, l’un contenant de l’eau et un autre de la terre où gît un cadavre – celui d’Azorre, imagine-t-on, le roi tué par Antenore et Leucippo avant la mise en route de l’argument proprement dit. Ce monarque trépassé ressuscite pourtant un peu plus tard ; il rampe au sol et finit par se lever pour devenir omniprésent pendant la représentation. Un roi qui range les casques militaires, en faisant des bruits qui, malheureusement, parasitent le chant alentour, ou bien un roi vicieux adressant des coups de langue aux choristes féminines – pourquoi ? D’ailleurs, la langue doit sans doute être aussi utilisée quand d’autres s’embrassent à pleine bouche, Zelmira et Emma d’une part, Antenore et Leucippo de l’autre – pourquoi, là encore ? En revanche, il est plus intelligible que Zelmira donne le sein à son père Polidoro, emprisonné et, à coup sûr mort de faim, mais de nombreux passages de l’histoire que raconte Bieito à son gré restent assez obscurs.
Dès lors, les inconvénients du dispositif l’emportent sur le faible intérêt du spectacle, en premier lieu les problèmes liés à l’acoustique. De manière générale, avec la moitié du plafond recouverte de parements de bois, l’auditorium a été prévu pour sa configuration habituelle : orchestre, scène et dégagements d’un côté, spectateurs de l’autre. Dès les premiers accords puissants de l’orchestre, le son semble volumineux et trop peu défini, voire proche d’un hall de gare. La frustration gagne, quand on réceptionne si rarement de face la ou le soliste. Chaque protagoniste est, en effet, un peu obligé de partager ses interventions à 360 degrés entre les divers secteurs de l’assistance, de sorte que l’on a plus souvent droit à l’arrière ou au côté des chanteurs plutôt qu’au son et à l’image directs.
Et c’est bien dommage, car la distribution vocale est de haute qualité. À commencer par Anastasia Bartoli dans le rôle-titre : après la mère, Cecilia Gasdia, en 1989, voici la fille en 2025. Chose heureuse, après Eduardo e Cristina puis Ermione ces deux dernières années [lire nos chroniques du 17 août 2023 et du 20 août 2024], l’artiste est devenue, de fait, la prima donna soprano du ROF… espérons que cela dure ! Très investie et souvent impressionnante en scène, elle semble pouvoir tout faire de sa voix puissante, et sait aussi alléger de subtiles notes tenues sur le souffle, grâce à une agilité fluide et naturelle. Le caractère du personnage s’affirme pendant les récitatifs et le chant ne laisse jamais indifférent, surtout pas l’air conclusif, Riedi al soglio, où sont ajoutés plusieurs suraigus.
Souplesse et la vitesse d’exécution sont aussi des qualités développées par Lawrence Brownlee en Ilo, ténor absent du ROF dans un rôle scénique depuis 2010 (Ramiro de La Cenerentola). Il fait preuve d’endurance et d’abattage pour conduire le long et très difficile Terra amica, air d’entrée à plusieurs sections, en proposant quelques variations dans la dernière reprise, mais toutefois plus faciles que l’original [lire nos chroniques de L'Italiana in Algeri à Pesaro, Paris et Lausanne, de Semiramide à Munich, Don Pasquale et I puritani à Liège puis à Paris]. En Antenore, le ténor Enea Scala dispose, quant à lui, d’une tessiture particulièrement étendue, d’un grave barytonnant jusqu’aux aigus émis de manière toutefois un peu resserrée par moments. C’est en fait le grave qui impressionne le plus, ainsi que les grands intervalles passés avec bravoure. Le personnage est névrosé, souvent terrifié, parfois recroquevillé sur lui-même ou encore s’adressant à un nounours déterré là où gisait le cadavre royal. Plus tard, il apparaît davantage blagueur comme un roi d’opérette, écharpe dorée autour du cou, lunettes noires, soufflant des bulles de savon.
En Polidoro, la basse Marko Mimica émet un son volumineux, quoique plus réservé dans l’extrême grave. L’instrument s’avère cependant assez monolithique : au personnage il confère autorité mais devient lourd dans les passages rapides et fleuris [lire nos chroniques de Norma, Lucrezia Borgia à Bilbao et à Bergame, Macbet et La forza del destino]. Dans le rôle d’Emma, le mezzo Marina Viotti fait un splendide début au ROF, avec sa voix pleine à l’humanité touchante. La mise en scène lui fait dérouler une bande enregistrée sur une bobine : un travail qui paraît interminable… mais le duo avec Zelmira, Perchè mi guardi, e piangi?, accompagné de la harpe et du cor anglais, est une pure merveille [lire nos chroniques d’Il barbiere di Siviglia, Boris Godounov et Werther]. Autre rôle important, Leucippo est assumé d’une voix solide par le baryton-basse Gianluca Margheri, torse nu pendant la majorité du spectacle [lire nos chroniques de L’incoronazione di Poppea, La pietra del paragone et Il signor Bruschino]
Aux commandes de l’Orchestra del Teatro Comunale di Bologna, Giacomo Sagripanti affirme une direction plutôt nerveuse et rapide sur les premières mesures de l’Ouverture [lire nos chroniques d’I Capuleti e i Montecchi, Carmen, Ricciardo e Zoraide, La traviata et Il Turco in Italia]. Les tempi varieront ensuite, parfois même vers une musique qui se traîne de manière un peu surprenante. Mais surtout c’est un certain manque de variété dans les nuances qui affaiblit le discours, jouant à peu près uniformément sur forte sauf aux passages plus intimistes, comme le duo Zelmira/Emma – rien de scandaleux, puisqu’il faut se rappeler que l’acoustique n’aide pas. Bonnes prestations, en revanche, des voix du Coro del Teatro Ventidio Basso, malgré les difficultés de placements dans la salle, parfois regroupés au sol mais encore régulièrement répartis sur les gradins.
La mise en scène laisse perplexes, ainsi que le choix de la configuration du soir, en considérant l’ensemble des inconvénients qu’ils occasionnent. En tout cas, si le but était de pouvoir y placer davantage de spectateurs, la réponse est clairement négative, avec une jauge d’à peine un peu plus de la moitié des capacités de la salle.
IF