Chroniques

par bertrand bolognesi

Hercules | Hercules
opéra de Georg Friedrich Händel

Nationaltheater, Mannheim
- 20 janvier 2017
Hercules de Händel (1745) mis en scène par Nigel Lowery à Mannheim (2017)
© hans jörg michel

Les Trachiniennes de Sophocle et les Métamorphoses d’Ovide ne parurent certes pas sources indigentes au pasteur Thomas Broughton (1704–1774) lorsqu’il se chargea d’écrire le livret d’Hercules, « musical drama » conçu en langue anglaise par Georg Friedrich Händel, à mi-chemin entre le grand oratorio dont il avait le secret et l’opera seria qui, en cette année 1745, connaissait une hésitante mutation stylistique. De là à transposer au XIVe siècle la tragédie de la vengeance de Déjanire jalouse et l’empoisonnement d’Hercule revêtant la tunique de Nessos, le centaure vaincu jadis, il n’y a qu’un pas, courageusement franchi par le metteur en scène Nigel Lowery : au Nationaltheater de Mannheim, il signe une production postmoderne qui interroge la fascination du XVIIIe siècle pour l’antiquité gréco-romaine à l’aune de l’héroïsme arthurien. Également signataire des costumes et du décor, Lowery s’inspire des silhouettes de Cranach, avec leur chevelure sensuelle, leur déhanché délicatement sylvestre et leur vêture somptueusement ornementale, mais encore des gracieuses enluminures de Testard. Lothar Baumgarte éclaire en gourmand ce travail d’un grand raffinement qui contraste presque brutalement avec la représentation rudimentaire d’un palais gothique qu’on jurerait droit sorti du laboratoire shakespearien de la BBC, années soixante-dix. Bien sûr, l’on n’y verra pas maladresse : c’est, au contraire, douce ironie qui atteint la distance brechtienne, jusqu’à transformer l’Œta en base de lancement d’où propulser Hercule chez les dieux.

Quoiqu’interprétée sur instruments d’aujourd’hui, la musique de Händel bénéficie du savoir de Bernhard Forck, violoniste qui s’illustra dans plusieurs ensembles baroques, l’Akademie für Alte Musik Berlin n’étant pas des moindres en la matière. La vitalité de la fosse, l’à-propos dramatique et l’exact respect stylistique de la partition soutiennent avantageusement trois actes qu’on ne voit pas passer. Outre les instrumentistes de l’Orchester des Nationaltheaters Mannheim, félicitons le chœur local (dirigé par Dani Juris) qui s’amende plus qu’honorablement de parties souvent rythmiques et d’une présence qui s’apparente à la fonction antique plus qu’à cette sorte d’ameublement choral de la tradition lyrique.

La distribution ici réunie satisfait aisément, sans provoquer d’enthousiasme fou. Basse à la solide élégance, Philipp Alexander Mehr campe un Prêtre de Jupiter de confortable autorité, qui habite chasuble pontificale avec superbe. De fait, le spectacle se feuillette comme un luxueux livre d’images qui laisse déployer chaque voix au fil de sa reliure. Le traitre Lichas, dont la mythologie renseigne clairement son statut d’amant du héros qu’il dénonce à l’épouse inquiète, est un rôle travesti : on retrouve l’agile Ludovica Bello, mezzo-soprano colorature au timbre chaleureux et attachant qui capture l’écoute [lire notre chronique du 27 février 2016]. Bien connu de la scène baroque, la Canadienne d’origine grecque Mary-Ellen Nesi offre une couleur plus opulente à la fière fille d’Œnée. Sa Déjanire affirme un format nettement dramatique qui, pour avoir besoin d’un peu de temps pour huiler ses moyens, prodigue bientôt des délices indéniables. En troupe à Mannheim, nous découvrons le jeune soprano sud-coréen Eunju Kwon dont la pureté de timbre, sans doute bientôt idéale à Mozart, magnifie la captive Iole. Son compatriote David Lee prête un ténor brillant au fringant Hyllas, fils des époux royaux et soupirant de l’innocente Iole à l’insolente beauté, considérée à tort comme rivale par Déjanire. Cuivré, corsé même, véhément à souhait, le baryton tonique de Thomas Berau s’ingénie en Hercule guerrier, un brin jobastre avec son emblématique massue désuète ; tout juste regrettera-t-on le peu d’éclat de la sonorité. Qu’à cela ne tienne, son accompagnato du dernier acte bouleverse.

Beaucoup à faire, encore, avec le répertoire händélien : l’option de Nigel Lowery, artiste dont nous avions apprécié l’Orphée et Eurydice de Munich [lire notre critique du DVD], invite à poursuivre l’investigation, dans des démarches esthétiques toujours nouvelles.

BB