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Chroniques
Benvenuto Cellini
opéra d’Hector Berlioz
Le Théâtre royal de La Monnaie monte une nouvelle production de Benvenuto Cellini, curieusement en première scénique belge, la dernière version, de concert, remontant au XIXe siècle, sans savoir précisément s’il s’agissait de l’intégrale ou d’extraits de l’ouvrage. L’opéra de Berlioz est certes assez rare, mais ces dernières années, les mélomanes eurent tout de même l’occasion de le voir mis en scène dans plusieurs grandes villes européennes, en particulier la réalisation de Terry Gilliam à Londres, Amsterdam, Paris, Barcelone [lire notre chronique du 20 mars 2018].
L’argument se situe à Rome, au XVI siècle. Le sculpteur Benvenuto Cellini aime Teresa, fille du trésorier du pape, mais doit affronter le rival jaloux, Fieramosca, et l’opposition du père de la jeune femme. Chargé de fondre une statue de Persée pour le pontife, il surmonte intrigues et chaos du Carnaval. Au moment critique, il sacrifie le bronze pour sauver son œuvre et ce triomphe artistique lui vaut amour et pardon.
Ce soir, la mise en scène et les décors sont signés de Thaddeus Strassberger [lire notre critique d’I due Foscari], dans une Rome des années soixante-dix, dans un spectacle riche, voire très riche – peut-être à la limite du trop dense en actions et saynètes sur le plateau, souvent plusieurs en même temps. Les premières images en imposent déjà : des bustes de Cellini sont alignés à la rampe – en fait des moulages de la tête de John Osborn, le ténor titulaire du rôle-titre –, tandis que le cadre de scène et le rideau présentent un aspect marbré. Les projections vidéo de Greg Emetaz s’animent pendant l’Ouverture, en montrant quelques éléments du lieu, colonnes et lustre, puis c’est la salle elle-même qui est éclairée, notamment son plafond, absolument magnifique. Benvenuto Cellini entre en scène, très affairé, des idées plein la tête, semble-t-il, avant d’étaler ses dessins au sol.
Le rideau se lève sur un décor monumental, soit une structure blanche et complexe en assemblage de sculptures diverses, une façade de temple, un lit à baldaquin et divers escaliers qui mènent aux petites plates-formes et terrasses aux niveaux supérieurs. Balducci regarde dévotement le Pape qui passe à la télévision, alors que sa fille a les apparences d’une sainte, en robe et couronne dorée. Mais quand le père sort de la maison, le programme zappe sur une sorte de telenovela et Teresa adopte une tenue bien plus légère, en déshabillé rose. L’utilisation de la tournette donne du mouvement et permet de varier les angles de vue. Les saynètes parallèles et les gags sont nombreux, tournant au vaudeville lorsque Fieramosca se cache pour épier Cellini et Teresa : derrière le canapé, derrière une branche d’arbre, une radiographie de ses poumons s’affichant à la télévision quand il passe derrière l’appareil. La première scène du premier acte se conclut dans une belle énergie, les femmes menaçant Fieramosca avec ustensiles de cuisine et petit électroménager.
L’auberge de la seconde scène est ici une porchetteria où la spécialité italienne est débitée au hachoir par Pompeo. Les pizzaioli font tourner à l’étage la pâte dans les airs, pendant que bonnes sœurs et carabiniers passent et repassent. Le Carnaval romain est une garden-party qui scintille de mille feux, les palmiers sont allumés et les drag-queens font le show. Il faut saluer, à cette occasion, le magnifique travail du costumier Giuseppe Palella, aussi abouti pour habiller les solistes que pour participer aux tableaux vivants collectifs, colorés et agréables à l’œil. Le metteur en scène a toutefois choisi d’insérer un passage parlé où une certaine Colombine prend le micro et s’adresse au public, ainsi qu’une Louve capitoline dans son habit aux huit seins, tenant un bébé dans chaque bras. Cette intervention, juste avant la pantomime proprement dite et longue de plusieurs minutes, arrive malheureusement comme un cheveu sur la soupe et casse l’avancée de l’intrigue – n’aurait-il pas préférable de jouer la partition sans interruption jusqu’à la fin du premier acte, puis de donner cet ajout dans l’enchaînement juste avant l’entracte ?
L’agitation générale se calme au second acte, par nature sans scène de foule, mise à part la conclusion de l’opéra, avec la fonte de la statue en compagnie des ouvriers dans l’atelier de l’artiste. Les projections vidéo sont encore actives, par exemple pour introduire l’air d’Ascagne au début du second tableau, passant d’un ciel qu’un avion traverse à une plage avec parasols, ou des lieux emblématiques de Rome. À la fin, la chaudière est en forme de Colisée, les ferrailleurs ont des tenues de protection métallique dignes de cosmonautes et le modèle de la statue de Persée est un footballeur qu’on a vu précédemment, ce figurant lui-même, nu et doré, jouant l’objet.
La distribution vocale est emmenée par John Osborn, Cellini déjà connu depuis sa prise du rôle-titre en 2015. Le ténor américain reste un modèle de conduite de la ligne de chant, assurant de subtiles mezza voce, mais s’avère aussi capable d’appuyer certains aigus grâce à la maîtrise de sa voix mixte, assez unique. On admire son art, notamment la qualité de la diction, pour dérouler les grands airs La gloire était ma seule idole et Sur les monts les plus sauvages, certainement les sommets vocaux de la soirée [lire nos chroniques d’Otello, Semiramide, Les contes d’Hoffmann, Le prophète, L’elisir d’amore, Die ersten Menschen, La fille du régiment, La Juive, Les martyrs et Roberto Devereux]. En prise de rôle, le soprano Ruth Iniesta chante une Teresa de belle ampleur, avec une musicalité précise et une impression de facilité dans les notes les plus aigües. Un léger vibrato est cependant présent par instants [lire nos chroniques de Carmen, Turandot, Armida, Thaïs et Die Entführung aus dem Serail]. Également en première ce soir, Jean-Sébastien Bou compense en Fieramosca le déficit du registre grave par une projection vigoureuse et un engagement théâtral plein d’énergie, l’ensemble emportant l’adhésion.
Le Balducci de Tijl Faveyts convainc moins, affichant un français juste correct ; l’aigu limité et les quelques sons fixes diminuent l’impact de ses interventions [lire nos chroniques de La fanciulla del West, Der Schatzgräber, Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny, Intolleranza 1960, Brodeck et Die Meistersnger von Nürnberg]. Florence Losseau est une belle découverte en Ascanio doté d’un timbre agréable et d’égale qualité sur la tessiture, qu’elle utilise au mieux, entre autres dans Mais qu’ai-je donc ? Tout me pèse et m’ennuie [lire notre chronique de Rusalka]. Peu confortable dans les notes les plus aigües de Clément VII, Ante Jerkunica fait toutefois admirer son instrument de vraie basse profonde aux graves noirs et abyssaux. Précédée de gardes suisses et d’hommes de sécurité en costume blanc et lunettes noires, son entrée en impose visuellement. Les rôles plus secondaires complètent avantageusement l’affiche : Luis Aguilar (Francesco), Leander Carlier (Bernardino), Gabriele Nani (Pompeo), et jusqu’au cabaretier d’Yves Saelens.
Actuel directeur musical de La Monnaie, Alain Altinoglu dirige avec passion et obtient un formidable résultat de son orchestre. Il donne un souffle certain dès l’Ouverture, l’ensemble des cordes produisant une grande séduction. Il rend avec clarté les détails des mélodies des bois, en contrepoint d’instruments plus graves. Par ailleurs, il veille à faciliter la tâche des chanteurs, ménageant certains tempi pas trop rapides et modérant parfois la puissance de la fosse. Un dernier coup de chapeau au Chœur de la Monnaie, préparé par Emmanuel Trenque, dont les interventions participent à la réussite de la soirée.
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