Chroniques

par bertrand bolognesi

carte blanche à George Benjamin
Ensemble intercontemporain, Orchestre du Conservatoire, NEXT

Dieter Ammann, Julian Anderson, George Benjamin et Unsuk Chin
Cité de la musique, Paris
- 23 octobre 2026
À la Cité de la musique, carte blanche au compositeur George Benjamin...
© anne-elise grosbois

Nous retrouvons, à la Cité de la musique, une formule régulièrement appréciée : les solistes de l’Ensemble intercontemporain sont mêlés aux jeunes musiciens de l’Orchestre du Conservatoire de Paris [lire nos chroniques du 19 novembre 2005, du 20 janvier 2009, du 27 janvier 2012, des 17 janvier et 18 mars 2022, enfin du 12 décembre 2025]. Ce soir, une particularité de plus : la participation des jeunes de l’Ensemble NEXT [lire nos chroniques du 16 septembre 2023 ainsi que des 22 mars et 26 avril 2024]. Avec si belle équipe, George Benjamin va jouer quatre partitions d’esthétiques fort diverses (dont l’une des siennes), dans une carte blanche qui s’annonce prometteuse.

An die Jugend… non, la soirée ne commence pas par l’exécution de la chanson de Paul Dessau (1950, sur un poème d’Heinz Rusch), mais avant que se déploie cette rencontre entre générations d’interprètes, la jeunesse prend le micro. Deux étudiantes et un étudiant du CNSMD de Paris expliquent alors la mobilisation, il y a quelques jours, qui conduisit au blocage de leur établissement, en solidarité avec le mouvement des lycéens et dénonçant les restrictions budgétaires qui frappèrent l’enseignement artistique dans notre pays. Courageuse et concise, cette allocution* rencontre quelques grondements isolés, parfois fort désobligeants, au sein d’une salle manifestement solidaire – en témoignent les applaudissements chaleureux qui la concluent.

Passée la houle, voici Eden (hommage à Brâncuși) de Julian Anderson (2005), créé le 1er juillet de l’année de sa composition au Cheltenham Festival, par le City of Birmingham Symphony Orchestra sous la direction de Martyn Brabbins. Sept minutes pour un orchestre fourni — triples bois, cuivres, trois percussionnistes, clavier électronique, harpe et cordes —, dont le raffinement n’a rien de pléthorique. Une mélopée passe de l’alto au violoncelle solistes, sans vibrato, comme sur des violes anciennes. Les vents font entendre un accord légèrement faussé, étrange cloche fêlée : les harmoniques non tempérées qu’emploie Anderson ouvrent un halo spectral d’une singulière douceur. Puis le carillon gagne l’orchestre, d’abord hésitant, bientôt plus dru. À ces résonances régulièrement ravivées se mêlent des lignes des cordes et les ascensions mélodiques des clarinettes. La mélopée initiale revient çà et là, comme un souvenir au milieu des tintements, avant une conclusion brève, presque lyrique. Le sculpteur roumain auquel la pièce rend hommage aurait sans doute aimé cette alliance de la simplicité du geste et de la complexité de sa résonance.

« Les chambres de torture étaient d’âpres demeures ;
On n’y passait jamais plus de quatre ou cinq heures »

Ces deux vers ouvrent Mansuétude des anciens juges, poème de Victor Hugo publié dans la dernière série de La légende des siècles (1883). Ils viennent irrésistiblement à l’esprit à la découverte de No templates, concerto pour alto et orchestre de Dieter Ammann, composé entre 2020 et 2024, créé à Bâle le 22 janvier 2025 par Nils Mönkemeyer et le Sinfonieorchester Basel dirigé par Fabien Gabel. Plusieurs fois salué dans nos colonnes, l’excellent John Stulz en assume brillamment la partie soliste [lire nos chroniques du 20 octobre 2019, du 6 novembre 2021, du 3 mars 2023 et du 8 mars 2024]. A contrario des innombrables bigarrures de cette pièce, ne nous attardons pas…

Après l’entracte, Chisato Taniguchi [lire notre chronique du 5 avril 2022] aborde le Concerto pour piano et orchestre d’Unsuk Chin (1996-1997), créé le 6 juin 1997 à Cardiff par Rolf Hind et le BBC National Orchestra of Wales sous la baguette de Mark Wigglesworth [lire notre chronique du 9 octobre 2015]. Vingt-sept minutes, quatre mouvements et un orchestre où la mandoline, le célesta, la harpe et quatre percussionnistes ajoutent leurs couleurs aux vents et aux cordes. D’emblée, l’entrée fiévreuse, fanatique même, renoue avec ce qu’on espère d’une soirée musicale. L’héritage de Ligeti, maître de la compositrice, est sensible, mais nullement servile : cette musique possède son théâtre propre, déjanté, subtilement grotesque, où la virtuosité s’amuse de ses propres excès. Le deuxième mouvement déploie des strates dont certains alliages rappellent Varèse, tandis que des réminiscences bartókiennes en traversent la texture toujours mobile. Dans le troisième, la mécanique rythmique du piano, nettement ravélienne, s’inscrit dans un patchwork de figures qui se rencontrent, se contrarient puis s’évanouissent. Sur une pédale obstinée, le dernier épisode construit son infernale machinerie : tintements du clavier, incises cisaillantes des vents, précipités des percussions, prolifération des motifs, tout s’emballe jusqu’au final. Dans cette écriture, quelle jubilation !

Pour conclure, George Benjamin dirige son Concerto pour orchestre (2021), composé à la mémoire d’Oliver Knussen et dédié au Mahler Chamber Orchestra, avec lequel il le créa le 30 août 2021 aux BBC Proms de Londres [lire notre chronique du 10 décembre 2021]. Deux flûtes, hautbois et cor anglais, clarinettes dont une contrebasse, bassons, cuivres, trois percussionnistes et cordes : plus resserré que celui convoqué par Anderson [sur ce compositeur, lire nos chroniques de The comedy of change et de Litanies], cet effectif produit néanmoins une indéniable diversité de plans sonores. Dès les premières mesures, les bois offrent une délicatesse exquise, bientôt relayée par le lyrisme des cordes. D’abord appelé comme personnage, chaque instrument entre ensuite dans un tissu commun de lignes qui se croisent sans jamais brouiller la lisibilité de l’ensemble. Par des moyens fort différents, l’œuvre partage avec Eden un subtil raffinement. On y admire une science de l’orchestre où, même dans la turbulence, l’invention demeure élégante.

BB

* ici, la totalité de cette intervention :
« Cher public, bonsoir à toutes et à tous,
Nous remercions l’Ensemble intercontemporain et la Philharmonie de Paris de nous permettre cette prise de parole en amont du concert. Je vous rassure, nous allons faire vite pour laisser place à la musique. Vous avez peut-être vu passer que nous, étudiants et étudiantes en lutte au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, avons bloqué l’établissement sur toute la journée du lundi 12 octobre. Il nous a apparu nécessaire, en tant que vitrine nationale et internationale de l’enseignement de la musique et de la danse, de prendre la parole sur des sujets d’actualité. Notre mouvement est né en soutien aux lycéens et lycéennes qui réclament depuis des semaines leur droit à l’équité et à l’égalité dans l’éducation et qui font face à une répression particulièrement violente partout dans l’Hexagone et en territoires dits d’outre-mer. Au delà de nos revendications internes au Conservatoire, nous souhaitons être une des paroles à l’échelle nationale de l’enseignement artistique. En nous associant avec les écoles d’art, nous dénonçons le manque de moyens alloués aux services publics, à la culture et à l’éducation, en opposition à l’augmentation du budget pour la militarisation. Par exemple, le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon, asphyxié par une politique forçant une autoresponsabilité financière, se retrouve dans une situation de déficit qui pourrait entraîner des fermetures de classes. Il est question, en 2025, d’une coupe budgétaire de 689 000 euros pour le CNSMD de Lyon et, pour le CNSMD de Paris, de 1 797 000 euros. Nous soutenons la grève des pianistes accompagnateurs et accompagnatrices qui luttent depuis plus de 450 jours pour des conditions de travail et une rémunération décentes. Ils et elles sont acteurs majeurs de notre formation et se dévouent à notre bon développement. Nous déplorons l’indifférence et le silence des ministères quant à leurs revendications. Nous dénonçons les dérives autoritaires de l’État et la violence répressive de sa police : yeux éborgnés, mâchoires brisées, membres amputés, une enquête en cours pour un décès durant le week-end du 17 octobre. Nous dénonçons l’atteinte à notre droit à manifester, une impunité des forces de l’ordre. Le gazage de l’Orchestre du Nouveau Monde, place de la République, est un bon exemple. Face à ce glissement politique, nous ne pouvons qu’avoir peur pour la survie du milieu culturel et nous mobiliser particulièrement en vue des élections présidentielles de 2027. Le blocus a servi d’électrochoc. Il nous a permis de nous unir, de réfléchir, de discuter. Il a engendré une mobilisation historique au sein du Conservatoire. Nous avons donné la semaine dernière un spectacle pour la convergence des luttes où se sont mêlées danse, musique et prise de parole, pour un appel à la solidarité, à l’empathie et à la mobilisation. D’autres spectacles sont prévus à l’avenir. Nous prenons la parole ce soir pour vous inviter à vous joindre à nous dans cette lutte, cet appel à la solidarité. Informez-vous, discutez, réfléchissez et surtout écoutez. Pour qu’après cet épisode de chaos que traverse la France naisse une société où l’art fera œuvre de paix pour et par toutes et tous.
Merci de votre écoute et bon concert ! »