Chroniques

par bertrand bolognesi

Coptic Light de Morton Feldman
créations de Stefano Gervasoni et d’Øyvind Torvund

Pierre Bleuse dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France
ManiFeste / Maison de la radio et de la musique, Studio 104
- 26 juin 2026
Morton Feldman aurait eu 100 ans ! Le Philhar' joue son COPTIC LIGHT...
© dr

La Maison de la radio et de la musique accueille ce soir, en son Studio 104, la clôture de l’édition 2026 de ManiFeste, le festival annuel de l’Ircam. Sur le papier, le menu a de quoi séduire : quatre œuvres, trois univers esthétiques distincts, une formation radiosymphonique de tout premier plan, s’agissant de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Pierre Bleuse est au pupitre et Patricia Kopatchinskaja est la soliste. Encore faut-il qu’une telle succession fasse sens… et c’est précisément ce qui fait défaut à un concert dont l’éclectisme confine à la juxtaposition pure et simple, au point que l’on peine à comprendre la logique ayant présidé à cette programmation, pourtant conçue par Frank Madlener, à la tête de la manifestation.

Deux créations françaises occupaient d’abord l’essentiel (en durée) de la soirée. Les Deux pièces pour orchestre et électronique (2026) d’Øyvind Torvund, nées il y a deux mois lors des Wittener Tage für neue Kammermusik, cultivent un collage postmoderne où se croisent, sans véritable nécessité, réminiscences wagnériennes, brucknériennes et mahlériennes, décorées d’un traitement électronique aux sonorités volontairement triviales. Ce permanent brassage, plus bavard que foisonnant, épuise l’écoute tant sa stérile grandiloquence, quand bien même pourrait-elle sembler trait d’humour, tient lieu d’unique discours. Plus solidement construit, Tacet (2024-25) de Stefano Gervasoni, créé le mois dernier à la Scala durant le Festival Milano Musica, révèle au contraire un métier indéniable que l’on connaît bien au compositeur italien, jusque dans certaines textures au subtil raffinement. Mais ce concerto pour violon ne parvient jamais à dépasser l’exercice de style : malgré l’engagement de Patricia Kopatchinskaja pour lequel il fut conçu, le tissage se prolonge avec une complaisance qui interdit toute véritable tension dramaturgique.

Après un bien dispensable appendice électronique signé Kopatchinskaja, présenté avec une solennité presque liturgique, vient enfin la lumière salvatrice, sur si triste horizon. Quinze jours à peine après le centenaire de la naissance de Morton Feldman [photo], Coptic Light s’impose comme le véritable événement du concert. Ici, adieu démonstration et surenchère ! Une orchestration profondément collective où chaque pupitre participe d’une respiration commune chasse loin ce qu’entendu plus tôt. Les décalages infimes, les irisations de timbres, les lentes métamorphoses de la matière sonore engendrent une fascination presque hypnotique, suspendant jusqu’à la perception du temps. Les vingt-neuf minutes, que nous n’avions pas eu la chance d’entendre en salle depuis l’excellente version qu’en joua David Robertson à la tête de l’Orchestre national de France il y a plus de trente ans (Théâtre des Champs-Élysées, 28 février 1991), passent avec une évidence confondante, rappelant combien cette partition de 1985 demeure l’une des plus saisissantes réussites orchestrales de la fin du siècle dernier. À elle seule, son exécution, de belle tenue, justifie le déplacement.

BB