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Ensemble intercontemporain : cinquantième anniversaire
Pierre Boulez, Unsuk Chin, Gérard Grisey, György Ligeti, Kaija Saariaho
Cinquante ans déjà, et nullement l’âge de la retraite. Fondé en 1976 par Pierre Boulez dans la foulée de l’Ircam, l’Ensemble intercontemporain ouvrait alors un territoire inédit, celui d’un ensemble permanent de solistes voué aux musiques du XXe siècle et à celles qui s’inventaient au présent, lieu d’exploration, d’interprétation et de transmission. Désormais pleinement intégré à la Cité de la musique, puis à la Philharmonie de Paris, l’EIC inaugure son cinquantenaire par un Jukebox contemporain dont le programme, choisi avec le public, raconte cette histoire. De Boulez à Grisey, de Ligeti à Chin et Saariaho, c’est moins un palmarès qu’une généalogie en mouvement.
Et quoi de plus approprié, pour commencer, qu’une création mondiale de Pierre Boulez, dix ans après sa disparition et au lendemain des célébrations de son centenaire [à propos de 2025 année Boulez, lire nos chroniques des concerts consacrés à Répons, Pli selon pli, Le soleil des eaux, Polyphonie X, Rituel in memoriam Bruno Maderna, Cummings ist der Dichter, enfin Poésie pour pouvoir] ? Dérive 3 (ca. 2010) a resurgi des archives, repéré en 2023 par le musicologue Alain Galliari [lire nos chroniques de ses Anton von Webern, Franz Liszt et l’espérance du Bon Larron, Concerto à la mémoire d’un ange, Richard Wagner ou le Salut corrompu et Catalogue de l’œuvre de Pierre Boulez] qui en retrouva plusieurs états à la Fondation Sacher. L’œuvre dérive elle-même de quelques mesures d’Évadné, dans Le visage nuptial, passées par Initiale puis Fanfare. Deux groupes de cuivres et six percussionnistes en projettent les figures. La géographie de la salle aurait peut-être permis de spatialiser davantage l’exécution. Reste surtout l’étrangeté heureuse d’entendre encore de l’inouï signé Boulez. La partition demeurant inachevée, Pierre Bleuse a choisi de ne pas reconstituer une coda dont ne subsistent que des esquisses. Dans l’ultime résonance, le chef fait apparaître la directive que le compositeur s’était donnée : « Pour finir [–] Cloches. Accords immobiles. Ringing the bells – permutations ». La suspension devient alors ouverture, laissant chacun imaginer la musique absente.
Mariam Rezaei intervient aux platines à plusieurs reprises, travaillant et remixant des archives de la formation. Le principe du plunderphonics, qui fait de la mémoire enregistrée une matière nouvelle, convient assurément à un anniversaire refusant la commémoration figée. Toutefois, la première performance s’étire au point que l’attention s’en détourne, puis le Concerto de chambre (1970) de György Ligeti s’engage presque dans ses derniers pas, quand un peu de silence aurait été bienvenu. Dommage, car voici l’une des œuvres cardinales de l’histoire de l’EIC : présent dès le premier concert de Villeurbanne en décembre 1976, il est devenu la partition qu’il aura le plus souvent jouée. Sous la direction de Bleuse, l’extrême subtilité du fondu instrumental semble constituer quelque secret lopin où les timbres, chauffés, mêlés, ressoudés, forment sans cesse une matière nouvelle. Quelque chose y vit par infiltration minérale. La virtuosité des solistes ne s’y donne jamais comme exhibition, mais comme condition de cette incessante métamorphose.
Après un premier entracte, Rezaei convainc davantage lorsqu’elle retravaille en direct Imaginary Sky-lines (1990) d’Ivan Fedele en compagnie de la harpiste Valeria Kafelnikov. La présence d’une soliste rend immédiatement prégnante la musique vivante, tandis qu’une durée resserrée sert mieux l’expérience. L’enchaînement avec Gougalōn (2009-2011) demeure pourtant trop immédiat, car il faudrait quelques secondes pour reprendre souffle avant cet extraordinaire déchaînement d’Unsuk Chin. La compositrice y convoque le souvenir des théâtres de rue du Séoul de son enfance, peuplés de bonimenteurs, diseuses de bonne aventure, charlatans et vendeurs de remèdes douteux, sans pour autant citer leur musique. Bien plutôt, elle invente un folklore imaginaire, selon ses propres termes. Ainsi Gougalōn s’apparente-t-il à un formidable ysopet instrumental, que constituent six scènes dont les personnages surgissent des gestes des musiciens. La frénésie est délirante, le théâtre partout. L’EIC y fait éclater aussi bien l’excellence individuelle de ses solistes que cette cohésion qui, précisément, transforme trente et une singularités en une personnalité collective.
Semafor (2020) de Kaija Saariaho ouvre une tout autre profondeur de champ. Le compagnonnage de la compositrice finlandaise avec l’EIC remonte aux années quatre-vingt et à ses recherches à l’Ircam – Io, en 1987, en fut un premier jalon. Écrit il y a six ans, Semafor extrapole un passage de Vista dont Saariaho désirait déployer plus librement la texture [lire notre chronique du 12 mai 2021]. Un rapide ostinato de xylophone, parcourant deux octaves et croisé par des glissandos des vents, est démonté puis recomposé, comme si la créatrice observait les possibilités contenues dans son propre matériau. À l’écoute, cette figure soutient de longs à-plats tendus, surfaces dont changent la densité et la lumière à mesure qu’elles se prolongent. On s’étonne presque que la pièce soit aussi ample – quelque quatorze minutes –, et l’on s’en réjouit, car Saariaho laisse au phénomène sonore le temps de se faire paysage. Le titre, emprunté aux sculptures homonymes (Semafori, 1968) du plasticien finlandais Ernst Johan Mether-Borgström, signaux dressés dans la jungle urbaine, gagne une singulière évidence.
La dernière intervention de Mariam Rezaei, à partir de Rebonds (1988) d’Iannis Xenakis, laisse s’avancer le percussionniste Aurélien Gignoux, dont le jeu impressionne tandis que les platines se font sagement plus discrètes. Puis, enfin, de l’air : Partiels (1975). Avec Gérard Grisey, l’anniversaire rejoint une autre composante essentielle de l’histoire de l’EIC, qui créa en 1978 Prologue puis Modulations, deux volets des Espaces acoustiques. Composé dès 1975, Partiels en expose magnifiquement le geste spectral – il ne s’agit plus de composer avec des notes mais avec des sons, faire de leurs composantes, de leurs métamorphoses et de leur respiration la substance même du temps musical. Et lorsque vient la fin, un percussionniste suspend son geste. Un instant, sa silhouette semble ouvrir des ailes. Ange arrêté au-dessus d’un demi-siècle de musique, il pose sur ce concert, et peut-être sur ce qui reste à inventer par l’Ensemble intercontemporain, une silencieuse et interrogative εὐλογία. À cinquante ans, l’aventure ne fait vraisemblablement que commencer !
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