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Georges Aperghis est l’invité de Présences 2026
Concert d’ouverture – œuvres d’Anahita Abbasi,
La grande fête annuelle de la contemporaine à Maison de la radio et de la musique inaugure ce soir sa trente-sixième édition qu’elle consacre à Georges Aperghis. Ladite fête ne ressemble guère à ce qu’elle fut en ses premières années, certes, ramassée qu’elle se trouve désormais sur à peine six jours dont les deux derniers embouteillent les concerts, les concerts étant eux-mêmes, la plupart du temps, trop copieux, comme si gonfler un seul rendez-vous permettait de ne pas les multiplier – ainsi se reflète la sinistre politique culturelle de notre pays, bientôt réduite à peau de chagrin. Toujours est-il qu’en une douzaine de moments le public va pouvoir retrouver les petites machines savamment déréglées du compositeur d’origine grecque, passionné par ce qui tient à peine debout, ce qui va de travers quoique d’un bon pas, par cette savoureuse absurdité de l’humain par laquelle sourd la richesse cachée de celui-ci. En ce qui nous concerne, c’est sur les ondes que nous aborderons l’avant-première de l’événement, chaque concert étant, bien sûr, diffusé par France Musique, en différé ou en direct. Ce samedi 31 janvier, l’Ircam proposait, en effet, un abord certain de l’univers d’Aperghis, avec la projection d’un film d’Éric Damon, une rencontre puis un concert, autant de manifestations où seule une presse triée sur le volet, décrétée supérieure, eut le privilège d’assister – rang auquel votre humble serviteur, quoi que depuis toujours dévoué à la création musicale et à ce festival en particulier, ne fut point élu par la personne en charge de la presse : qu’à cela ne tienne, nous écouterons à titre personnel la retransmission du mercredi 11 février (dans le désordre, puisqu’il s’agira dès lors d’un postlude et non plus d’une avant-première), et sans pouvoir vous en parler plus que nous le faisons là.
Le concert d’ouverture du festival offre six opus, dont trois du musicien célébré, dans un programme chargé qui dure deux bonnes heures. Pour ce faire, la maison ronde associe à l’Orchestre Philharmonique de Radio France la Maîtrise et le Chœur de Radio France, le collectif Carton Rouge, le pianiste Wilhem Latchoumia, le soprano Donatienne Michel-Dansac et le comédien Greg Germain qui intervient en tant que récitant. Parmi les trois œuvres de Georges Aperghis aujourd’hui données, deux sont déjà un peu anciennes quand la première est jouée en création mondiale. Il s’agit de Willy-Willy, réponse de l’artiste à la commande de Radio France (avec le soutien de Covéa France) pour les jeunes voix de sa Maîtrise. Ainsi entendons-nous la partie féminine de cette formation dans une page de huit minutes dont le titre emprunte à une terminologie aborigène selon laquelle Willy-Willy est un « tourbillon de poussière ou de sable qui se forme par beau temps lorsque l’air est sec, instable, [et] entre en rotation » (brochure de salle). De fait, sous la battue de Louis Gal [lire notre chronique de L’avenir nous le dira], un joyeux caquetage en bourrasque abrite les babils, palilalies et autres délicieux remâchages obstinés, ipséiques de l’aperghissienne plume, où peut-être le souffle soulève quelques gentilles petites grenouilles en sus du sable annoncé.
Le 20 août 2011, dans le cadre des Proms londoniens, le pianiste Nicolas Hodges et David Atherton, au pupitre du London Sinfonietta, donnaient le jour à Champ-Contrechamp (2010). Empruntant au cinéma, le principe de l’œuvre oppose deux points de vue dans l’édification d’une « sorte de concerto », selon Aperghis (même source), dont « le soliste crée un espace sonore dans lequel se moule l’ensemble et parfois l’ensemble crée un espace sonore dans lequel le soliste s’inscrit » – voilà bien de quoi ne plus douter que la musique soit dialectique. Dans un dolcissimo intrigant, Wilhem Latchoumia entame une exécution bientôt contrastée, avec la complicité d’une quinzaine de musiciens du Philhar’, placés sous la direction d’Ilan Volkov [lire nos chroniques du 29 novembre 2006, du 23 novembre 2010, du 20 octobre 2017, des 21 juillet et 21 octobre 2018]. Après un voyage relativement frénétique, qui parfois tient de la lutte interne, cette page nerveuse s’éteint dans un pianissimo peut-être résigné. À l’entame de la seconde partie du concert, Donatienne Michel-Dansac – saluons son bel appétit pour la musique d’Aperghis qu’elle sert avec une complicité à nulle autre pareille [lire nos chroniques d’Entre chien et loup, Avis de tempête, Tourbillons, Récitations, Machinations, Happiness Daily, Les Boulingrin et Thinking Things, ainsi que de son enregistrement des pièces vocales] – donne les cinq dernières études du cycle pour voix solo Pubs/Reklamen, conçu entre 2002 et 2015, incursion dans « l’univers de la publicité (de la réclame) » pour « parler de notre monde, l’appréhender en jouant avec ses codes, ses images et ses sons » (idem). On retrouve avec bonheur la verve inventive du musicien comme la virtuosité du soprano, traversée d’un humour irrésistible autant que fébrile, parfois.
Entre Willy-Willy et Champ-Contrechamp, Volkov dirige la première de Prisme d’Anahita Abbasi. À la faveur d’une géographie de plateau adaptée, la compositrice iranienne, qui travailla avec Aperghis, interroge la rétractation de la lumière qui « révèle la multiplicité au sein de ce qui semble au départ former un tout » (idem). La minutieuse précision de l’écriture s’ingénie à dynamiser des timbres en constante mutation, mis en relief par une percussion elle aussi traversée par une plasticité fascinante. Hélène Cao rapporte, dans la notice qui accompagne cette création, qu’Abbasi « s’est plu à imaginer le compositeur marchant à travers le son, souriant de ce qu’il était devenu » : un bel hommage à Georges Aperghis. Sept ans avant L’annonce faite à Marie, opéra que nous découvrions il y a quatre jours [lire notre chronique du 30 janvier 2026], Philippe Leroux composait, sur ses propres mots d’après ceux de Clément Janequin, Jacob Handl, Rolland de Lassus et Thomas Tomkins, Nomadic Sounds pour chœur a capella à quatre voix, une pièce créée par Peter Schubert à la tête de Viva Voce, au printemps 2015 à Montréal (où Leroux enseigne la composition depuis 2011). Avec son recours à de nombreuses onomatopées, l’œuvre, ici défendue par le Chœur de Radio France et Roland Hayrabedian, s’inscrit avec naturel dans le présent programme, tout en affirmant une inventivité diverse. Inspiré par Les grands chaos d’Édouard Glissant (Gallimard, 1994), l’œuvre éponyme d’Alexandros Markeas convoque un narrateur, un trio de free jazz, un grand chœur, un orchestre philharmonique et deux chefs : ainsi la création mondiale est-elle confiée à Ilan Volkov et à Marc Desmons [lire notre chronique de 6 db]. Malgré la passion que nous nourrissons pour l’œuvre de l’homme de lettre antillais, il nous faut avouer n’avoir guère été sensible à la proposition musicale. Rendez-vous demain soir !
BB
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