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Jaap van Zweden et l’Orchestre Philharmonique de Radio France
Tanja Ariane Baumgartner, Miina-Liisa Värelä, Stuart Skelton, etc.
Après le concert de prise de fonction de Jaap van Zweden, il y a deux semaines, dont notre confrère rendit compte dans ces colonnes [lire notre chronique du 11 septembre 2026], notre propre rentrée dans la saison de l’Orchestre Philharmonique de Radio France permet d’apprécier, dans un répertoire qu’il connaît bien, son nouveau directeur musical. Entièrement wagnérienne, la soirée fait écho au Tristan und Isolde intégral donné cet été au Festival Radio France Occitanie Montpellier, également en version de concert. L’Acte II constitue la seconde partie du programme, précédée du Vorspiel et d’Isoldes Liebestod, eux-mêmes introduits par le Prélude des Meistersinger von Nürnberg.
D’emblée, on sait que cela va sonner. Une relative transparence anime ces premières pages des Meistersinger, auxquelles on souhaiterait toutefois plus de secret et de saveur. Las, le quinquet du chef paraît affecté d’un singulier strabisme qui le fait tout voir par le gros bout de la lorgnette. Bientôt poussée à fond les manettes, la phalange ne trouve jamais, dans la petite fugue qui emprunte au deuxième acte son atmosphère nocturne et délicieusement buffa, la légèreté qu’y cultiva le compositeur. Le trait s’épaissit, la nuance disparaît et, avec elle, l’esprit. Cette baguette livre un Wagner décidément fuligineux.
Le Vorspiel de Tristan convient mieux à Jaap van Zweden. Sans rien perdre d’une tension bientôt fiévreuse – les pizzicati de contrebasses demeurent inutilement brutaux –, la direction manie dès lors une size précise, de sorte que les traits solistes s’inscrivent justement dans l’ensemble sans s’y dissoudre. Olivier Doise au hautbois, Stéphane Suchanek au cor anglais et Nadine Pierre au violoncelle donnent au prélude sa chair inquiète, tandis que Lilian Harismendy à la clarinette basse, Nicolas Baldeyrou à la clarinette et la section des cors se distinguent dans un Liebestod puissamment conduit. Mais cette ardeur, plutôt que de flamboyer, brûle comme goudron, précipitant l’auditeur dans un entracte qu’il vivra convalescent.
Après cette indispensable interruption, la même size est malheureusement rangée dans son écrin dès que paraissent les voix. L’Orchestre Philharmonique de Radio France, en splendide santé, joue beaucoup trop fort et contraint les chanteurs à lutter contre lui. Miina-Liisa Värelä possède assurément les moyens d’Isolde – ampleur, projection et fort beau legato. Son chant, d’abord maniéré, pâtit surtout d’une diction si indistincte qu’on peine à reconnaître la langue allemande. Plus tard, lorsque l’instrument accuse la fatigue et que s’en fragilise l’intonation, le soprano trouve pourtant les ressources nécessaires à se ressaisir. L’artiste terminera beaucoup mieux qu’on pouvait le craindre.
Tout autre se révèle Tanja Ariane Baumgartner. Son mezzo au timbre délicieusement obombré demeure égal sur toute la tessiture, où qu’elle se place sur la scène. Surtout, chaque mot paraît nourri d’une intelligence intime du texte. Ainsi les appels de mise en garde de cette Brangäne, merveilleux de couleur et de générosité, comptent-ils pour les plus beaux moments de la soirée. L’expérience du rôle, qu’elle a souvent fréquentée, fait ici florès.
Quant à la partie de Tristan, elle met Stuart Skelton à rude épreuve. Déjà poussif, le ténor australien doit bientôt forcer pour franchir une masse orchestrale constamment surdimensionnée. Les sons se tirent, l’enrouement survient et l’intonation se dérobe. Le long monologue de Marke lui ménage un repos bienvenu, mais de courte efficacité : assez vite après son retour, la fatigue reprendra ses droits. Comment ne pas songer alors au soin mis par Wagner à couvrir l’orchestre de Bayreuth ? Certes, il ne s’agit pas encore de Bayreuth lorsqu’il achève Tristan und Isolde, mais souvenons-nous de la nature italienne de son Lohengrin, entre autres… De fait, le déséquilibre ici constaté s’affirme antiwagnérien, car au lieu de porter le chant, la fosse (imaginaire) l’invite au cri
Kwangchul Youn conserve au roi Marke une voix somptueuse et une conduite souveraine du chant. Mais un vibrato désormais plus qu’invasif malmène la ligne au point de compromettre l’immobile désolation du personnage. Le matériau reste magnifique, mais son adéquation présente au rôle génère des réserves. Le jeune Alex Marev impose, en revanche, un Melot incisif, pernicieux et belliqueux à souhait, vocalement très fiable, quand le Kurwenal d’Iain Paterson, dans cet acte, demeure trop fugitif pour se distinguer.
D’un concert où la remarquable santé du Philhar’ ne saurait être mise en cause, l’on sort donc partagé. Et c’est précisément parce que la formation radiosymphonique peut tout donner que son directeur musical gagnerait parfois à lui demander moins. Pour cette musique qui fait de l’attente, du désir différé et de l’inassouvissement les ressorts mêmes de son temps, c’est beaucoup sacrifier.
BB
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