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Jocasta’s Line | Lignée de Jocaste
spectacle de Wayne McGregor
« Nul autre récit n’imprima aussi longtemps dans les sensibilités grecques une terreur religieuse ; nul autre récit ne sembla aux grands poètes tragiques aussi suprêmement propre à être porté sur la scène. » Parmi les annales païennes antérieures à l’histoire de Troie, c’est par ces mots que Thomas de Quincey (1785-1859) distingua celle d’Œdipe, dès la première page de The Sphinx’s Riddle (L’énigme de la Sphinx, 1850). Ce court article mérite doublement notre attention : avant même que Pierre Bayard ne remette en cause la version officielle du meurtre de Laïos, dans une des enquêtes littéraires dont il a le secret (Œdipe n’est pas coupable, 2021), le Britannique y décortique le mythe au point de non seulement absoudre le nouveau roi de Thèbes – « un homme profondément bon » –, au motif que la part prise à la souillure et au malheur (parricide, inceste) n’engage en rien sa volonté, mais encore de trouver à la question du monstre posté aux portes de la ville une réponse plus pertinente que celle qui nous est connue.
Au début du XXe siècle, à la suite des dramaturges antiques (Eschyle, Sophocle, Sénèque) et classiques (Corneille, Voltaire), Jean Cocteau s’empare de l’histoire pour un opéra-oratorio signé Igor Stravinsky, créé en version de concert à Paris, en 1927, puis sur scène l’année suivante, à Vienne – on doit la traduction du livret en latin à Jean Daniélou, futur cardinal mort d’un infarctus durant une visite amicale à une jeune prostituée de ses connaissances... Ici, Œdipus Rex est fait première partie d’un spectacle intitulé Jocasta’s Line, mis en scène par Wayne McGregor, avec la complicité de Vicki Mortimer (costumes, décors), Lucy Carter (lumières) et Akhila Krishnan (vidéo), puis enregistré en octobre dernier à l’Opéra de Norvège (Oslo).
En partisan de la relecture des mythes, le chorégraphe anglais (né en 1970) [lire notre critique d’Acis and Galatea] a choisi un titre qui souligne l’importance de la mère puis épouse d’Œdipe, devenue, bien malgré elle, la mère et grand-mère d’Antigone. D’emblée, une certaine rigueur s’impose, avec les Thébains réunit côté cour, tétanisés par une lumière rouge signalant la peste, et ces gouvernants (Œdipus, Creon) dont seul le buste affleure d’un conglomérat cubiste, engluant le reste du corps. Une poignée de danseurs entoure ces derniers, torse nu, portant un large pantalon noir et un masque de même couleur. Des symboles de gestation apparaissent ici et là (œuf, graine), créant une empathie avec ceux qui pensent à tort que le meilleur en sortira. Enfin, quelques écrans voyagent sur scène, faisant voir des gros plans de la bouche ou de l’œil du comédien Ben Whishaw – habitué à incarner des écrivains (Keats, Melville, Limonov) –, lorsque résonne la narration en anglais.
La distribution vocale est d’un très bon niveau. Outre le mezzo-soprano souple autant qu’expressif de Sarah Connolly (Jocasta) [lire nos chroniques de Lieder eines fahrenden Gesellen, La clemenza di Tito, The rape of Lucretia, Six Lieder Op.13, Gurrelieder, Hamlet, Das Lied von der Erde et Sea Pictures Op.37], on apprécie le ténor clair et endurant de Paul Appleby (rôle-titre) [lire nos chroniques de Saul, The Rake’s Progress, Béatrice et Bénédict, Les noces, Cassandra et Billy Budd]., le baryton intense de Michael Mofidian (Creon) [lire nos chroniques d’Anna Bolena, Les pêcheurs de perles, Jenůfa, Káťa Kabanová, Ermione et Il viaggio a Reims] et la basse sonore de Rafał Siwek (Tiresias) [lire nos chroniques de Król Roger, Eugène Onéguine, Rigoletto, Lucia di Lammermoor, Nabucco et Aida]. De leur côté, Jens-Erik Aasbø (Messager) ne manque pas de puissance [lire nos chroniques du Rheingold et de Parsifal], ni Magnus Staveland (Berger) de nuances délicates. Quant à lui, le chœur maison s’affirme vaillant et précis [lire nos chroniques d’Aristeo, La Didone, Alceste, Erminia, Tancredi, Polidoro e Pastore et L’opera seria].
La deuxième partie de soirée fait entendre Antigone, la partition originale de Samy Moussa [lire nos chroniques d’À l’assaut des jardins, Kammerkonzert et Crimson]. D’emblée les cuivres créent une jonction avec l’opus stravinskien, ouvrant sur une pièce d’une demi-heure assez dynamique, voire fiévreuse mais peu imaginative, à part quelques effondrements harmoniques et bruissements soudains qui surprennent. Par souci de clarté, le compositeur canadien (né en 1984) fait appel à un chœur féminin pour délivrer le texte en grec ancien, le seul à être chanté ici puisque la danse domine à présent ; une danse plus souple, plus alerte que dans Œdipus Rex, qu’accompagne avec énergie la battue de Charlotte Politi.
LB
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