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Kaija Saariaho – Hush, par Verneri Pohjolan
Sakari Oramo dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France
De l’été 2022 au printemps suivant, Kaija Saariaho, dont nous venions d’applaudir le saisissant Innocence au Festival d’Aix-en-Provence [lire notre chronique du 3 juillet 2021], écrivit son dernier opus. Avant de s’éteindre – le 2 juin 2023, à Paris, d’une longue maladie fort éprouvante –, la compositrice finlandaise livrait un concerto pour trompette tout spécialement imaginé pour le jazzman Verneri Pohjola qui, sept semaines après la triste nouvelle, l’a créé au Festival d’Helsinki (Helsingin Juhlaviikot) avec Susanna Mälkki au pupitre de l’YLE Radion Sinfoniaorkesteri (Orchestre symphonique de la radio finlandaise). Les commanditaires de l’œuvre sont la formation qui en donna la première mondiale, mais encore les Los Angeles Philharmonic (création étatsunienne le 30 janvier 2025, par la même cheffe Mälkki), BBC Symphony Orchestra (création britannique le 9 mars 2025, sous la direction de Sakari Oramo), Sinfonia Lahti (Dalia Stasevska le joue à sa tête le 19 mars 2025), enfin l’Orchestre Philharmonique de Radio France qui en donne ce soir la première française sous la battue de Sakari Oramo, coutumier de la musique de Saariaho depuis plusieurs décennies.
Quatre mouvements constituent Hush, dont s’enchaînent les deux derniers. Intitulé Make the thin air sing (Faites chanter l'air raréfié), le premier paraît sourdre de loin, dans l’effleurement des percussions, comme à magnifier le silence que les cordes prolongent et que souligne cycliquement un secret bâton de pluie, bien présent aussi dans les autres parties. D’emblée, Verneri Pohjola dépose (plutôt qu’il n’imposerait) un souffle d’une délicatesse inouïe, les possibilités offertes par la grande diversité des modes de jeu qu’il maîtrise n’ayant certes pas échappées à la musicienne, grande écouteuse parmi les créatrices et créateurs de notre temps. Un discret répons instaure une sorte de relais, tel fertile contage d’un tutti qui demeure discret, même si s’en élèvent par moments des figures plus ou moins ornementales. Naît alors une section franchement affirmée via une notable vigueur. Au soliste de risquer le saut dans le vide avec Dream of falling (Rêve de chute), dont les abîmes contaminent l’orchestre dans une quasi-fébrilité. Dans la brochure de salle, Christophe Corbier précise, à juste titre, le terme Hush comme « faire silence, se taire, rester calme, ne pas s’inquiéter » : de fait, le troisième chapitre du concerto pose la question, What ails you?,pouvant aussi bien signifier De quoi te chagrines-tu ?, De quoi souffres-tu ? ou Qu’est-ce qui t’affecte ? Lors des examens mensuels qu’elle vécut afin de traiter le cancer, Saariaho fut inspiré par le « rythme exaspérant [entendu] dans les appareils d’IRM », décrit-elle dans la notice accompagnant la partition (citée par la brochure). À cette scansion orchestrale implacable succède un solo échevelé, l’oreille étant une fois encore happée par le soliste qui invente sans cesse des couleurs nouvelles, qui dit, chante et crie. L’émotion est extrême quand, dans le dense silence qui s’ensuit, survient une coda apaisée, par instants presque cristalline. Bless… hush… – ce sont les mots qui reviennent au trompettiste, et à quelques musiciens du Philhar’, dans le dernier épisode, Ink the silence, soit Encre le silence, mots qui proviennent du poème destiné en 2018 par Aleksi Barrière (le fils de la compositrice) à Graal Theater (1995), un poème par lequel il se saisissait du chemin de Perceval dans la légende et qu’il intitula Not a knight (Pas un chevalier). Pour finir, « …nous comprenons que c’était le paysage qui bougeait et non le voyageur… » commente Kaija Saariaho. Hush réaffirme l’extrême subtilité de son écriture, depuis toujours caractérisée par une infinie mobilité des timbres, et qui signe encore cet in meae memoriam poignant.
Après le bis improvisé de Verneri Pohjola, d’une tendresse ineffable, puis l’entracte, la seconde partie du concert est consacrée à Gustav Mahler et sa Cinquième de 1903, une page qui redouble donc la nature trompettistique du programme, et où l’on retrouve avec bonheur l’excellent Javier Rossetto dans la célèbre amorce, ici soigneusement sertie dans une tonicité choisie. Sakari Oramo dirige une version à la fois minutieusement ciselée, souple et généreuse, loin de toute austérité comme du moindre pathos. À une Trauermarsch âprement menée succède les contrastes assumés du Stürmisch bewegt puis un Scherzo d’une élégance bonhomme – « nicht zu schnell », comme de juste. Nul étirement superfétatoire dans l’Adagietto, néanmoins donné sans sècheresse et porté par un lyrisme de saine tenue. Dans le Rondo conclusif comme dans toute le symphonie, on admire la belle santé de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, tant dans la ferme cohésion des contrebasses que dans l’ambre mordoré des altos – et les traits notables d’Aurélia Souvignet-Kowalski –, ainsi que dans une petite harmonie gracieuse rehaussée par un quintette solistique parfait : Mathilde Caldérini (flûte), Olivier Doise (hautbois), Jérôme Voisin (clarinette), Jean-François Duquesnoy (basson) et Antoine Dreyfuss (cor). Ce fort beau concert est relayé en direct sur les ondes (France Musique) mais encore à l’écran, via Arte TV où vous le pouvez entendre et voir jusqu’au 13 février 2027.
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