Chroniques

par irma foletti

L’equivoco stravagante | L’extravagante équivoque
dramma giocoso de Gioachino Rossini

Wexford Festival Opera / National Opera House
- 16 octobre 2026

Cette année, le Wexford Festival Opera (WFO) fête son soixante-quinzième anniversaire. Il saisit cette occasion pour mettre à son affiche plusieurs titres proposés lors de ses précédentes éditions. Ainsi en va-t-il de L’equivoco stravagante de Rossini, monté sur la scène irlandaise en 1968, choix qui résulte du vote du public qui, l’année dernière, eut à se prononcer entre Don Gregorio opure L’ajo nell’imbarazzo de Donizetti, Il barbiere di Siviglia de Paisiello et cet ouvrage, qui obtint les suffrages. Il est sûr qu’en 1968, la Rossini Renaissance des dernières décennies n’en était qu’à ses débuts et qu’alors L’equivoco stravagante faisait figure de rareté. Mais ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui, alors que les deux autres titres mis en concurrence, joués au WFO respectivement en 2006 et 1993, restent encore quasiment absents des programmations des maisons d’opéra et des festivals.

Le public passe visiblement une excellente soirée, riant souvent de bon cœur, parfois à gorge déployée. Ces rires enthousiastes sont d’ailleurs générés par la lecture des surtitres anglais, donc généralement avant que se déploie la drôlerie scénique. Il faut dire que ce dramma giocoso, composé en 1811 par un jeune Rossini de dix-neuf ans pour le Teatro del Corso de Bologne, se prête à la bonne humeur, le livret de cet opus bénéficiant de la verve du Napolitain Gaetano Gasbarri (1770-1840) dont souvent l’écriture est loufoque, en particulier pour le personnage d’Ernestina, passionnée de livres et sujette à de régulières envolées littéraires. L’amusement est à son comble au second acte, quand les domestiques Rosalia et Frontino montent un stratagème pour se débarrasser du prétendant Buralicchio au profit de l’amoureux Ermanno – c’est l’équivoque qui laisse croire à Buralicchio qu’Ernestina serait en fait Ernesto (« eccolo qui l’eunuco »), fils castré à l’adolescence par Gamberotto, dans l’espoir de lui ouvrir une brillante carrière lyrique.

Le metteur en scène Max Hoehn joue clairement la carte comique, dans les décors réussis de Darko Petrovic, faits d’élégants panneaux graphiques. L’élément central est la tête stylisée d’Ernestina, paire de lunettes sur le nez et lettres éparpillées dans la chevelure, qu’on imagine dans son cerveau. Ce haut de visage s’ouvre en deux parties et l’on découvre un balcon à l’étage, tandis qu’au rez-de-chaussée, une bibliothèque est croquée de manière naïve, en noir et blanc. Basse de plafond, cette petite pièce est le refuge d’Ernestina, en proie à quelques envolées littéraires, en robe noire d’avocate ou de professeur. Des panneaux mobiles ornés d’arbres ou de cochons complètent la scénographie, tandis que Gamberotto, le papa d’Ernestina, arrive en chaise roulante avec un bandage à la cheville, pied bot pour la suite. Les costumes de Massimo Carlotto sont également d’une agréable fantaisie, en particulier pour Buralicchio, époux promis d’Ernestina, traité en personnage maniéré avec perruque et riches habits XVIIIe siècle.

Si cette illustration visuelle peut rappeler la boite scénique tapissée conçue par Christian Fenouillat pour cette œuvre au Rossini Opera Festival de Pesaro [lire notre chronique du 19 août 2019], il n’en va pas de même pour la partie vocale. Ici, la distribution est nettement dominée par l’Ernestina de Maria Barakova. Le timbre du mezzo est riche, la chanteuse capable d’une grande douceur sur certains passages, mais parfois inégale dans les moments d’agilité, certaines notes étant bien détachées, à l’opposé d’autres vocalises un peu mitraillettes [lire nos chroniques de Das Rheingold, Boris Godounov, Il viaggio a Reims et La forza del destino]. L’autre titulaire féminine est aussi très convaincante : le soprano Kelli-Ann Masterson en Rosalia dispose d’une voix saine et charmante, d’égale qualité sur l’étendue de la tessiture.

Côté masculin, Sebastian Mach, en Ermanno, est malheureusement le maillon faible de l’équipe, en difficulté avec l’intonation dès son entrée en scène. Le format est celui d’un ténor léger rossinien qui dispose d’une certaine souplesse vocale et de capacités à monter dans l’aigu, mais celui-ci n’en a pas suffisamment pour éviter de renouveler la tenace impression de fragilité ou d’instabilité. En Gamberotto, le baryton Stefan Astakhov est bien mieux maîtrisé, présentant toutefois un fort contraste entre la partie supérieure du registre, fort brillante et puissamment projetée, et une partie médiane et grave plus modérée, parfois discrète voire un peu effacée. L’acteur montre en tous cas une vis comica naturelle qui fonctionne auprès d’un public conquis d’avance [lire nos chroniques de Das verratene Meer et d’Animal Farm]. Également un peu limité dans le grave, le baryton Gurgen Baveyan projette, en Buralicchio, une voix agréable et expressive, d’une impeccable prononciation italienne [lire nos chroniques de Capriccio, Il barbiere di Siviglia et L’Italiana in Algeri]. Le ténor Carlos Natale complète en Frontino, bien en place, en particulier dans ses récitatifs animés [lire nos chroniques de Contes de la lune vague après la pluie, Ali Baba, Guillaume Tell, Der Rosenkavalier et La traviata].

Sous la baguette de Riccardo Bisatti, certains musiciens de l’Orchestra of Wexford Festival Opera traversent de brefs instants difficiles pendant la vive Ouverture – le cor solo ou l’ensemble des cordes à l’attaque de certains accords collectifs. Mais l’animation musicale est, globalement, de bonne facture, enlevée et appliquée, bien en lien avec l’œuvre. Enfin, une belle mention est à accorder aux choristes du festival, les dix chanteurs masculins réunis formant un ensemble vigoureux et homogène.

IF