Chroniques

par katy oberlé

La traviata | La dévoyée
opéra de Giuseppe Verdi

Teatro Comunale Mario del Monaco, Trévise
- 25 octobre 2026
Traviata à Trévise, dans une piètr emis een scène de Paolo Giani Cei...
© teatro stabile del veneto

N’est-il pas sain, de temps en temps, de quitter les grandes maisons pour retrouver ces théâtres italiens où l’opéra appartient encore à la vie quotidienne ? Le Teatro Comunale Mario Del Monaco, élégant écrin du XIXe siècle, porte le nom du fameux ténor natif de la ville – une ville qui mérite mieux qu’une escale pressée : ses canaux, ses façades peintes, ses arcades et sa fort bonne table ont de quoi retenir l’Alsacienne gourmande que je suis, sans doute même depuis avant ma naissance ! Un risotto au radicchio rosso, quelques douceurs au mascarpone (le tiramisù serait né dans les parages) et me voilà prête à retrouver Violetta – les fauteuils du théâtre sont larges, j’aurais pu me resservir, dommage.

Cette Traviata inaugure la saison lyrique 2026-2027 et permet à plusieurs lauréats du concours Toti Dal Monte de faire leurs preuves. Une excellente initiative, dans une maison qui n’a évidemment ni les moyens de la Scala ni ceux de la Fenice. Mais le talent, lui, ne se mesure pas au budget des décors. Federica Guida possède une voix ample qui sert une Violetta vaillante, affrontant sans trembler les difficultés du premier acte. On aimerait davantage de légèreté dans les vocalises et de souplesse dans certaines attaques – cette courtisane paraît d’abord bien décidée à survivre à tout le monde. Mais le chant s’assouplit ensuite, le personnage gagne en fragilité et l’Addio del passato révèle des nuances touchantes [lire notre chronique de La bohème]. Marco Ciaponi, Alfredo de cette seconde représentation, offre un ténor lumineux, un phrasé attentif et une élégance qui évite au jeune amoureux de sombrer dans la niaiserie. Voilà un garçon qui sait chanter sa passion sans prendre chaque aigu pour une déclaration de guerre [lire nos chroniques de Manon Lescaut de Puccini et d’Auber, Rigoletto, Così fan tutte et La sonnambula]. Le baryton bulgare Svilen Denchev, lauréat du Toti Dal Monte, possède les moyens requis pour Giorgio Germont : une voix généreuse à l’émission franche, bien que l’autorité paternelle semble encore un peu trop fabriquée. La noblesse du personnage gagnera à s’enrichir de demi-teintes. Marta Pluda campe une Flora bien présente [lire nos chroniques de Didone abbandonata, Elisabetta, regina d’Inghilterra, Aureliano in Palmira et L’Italiana in Algeri], tandis qu’Anna Cimmarrusti prête à Annina un timbre sombre et une discrétion bienvenue. Matteo Urbani rend remarquable son Gastone par la vivacité. Respectivement Douphol et d’Obigny, Gianmarco Durante et Alejo Álvarez Castillo [lire notre chronique de Lohengrin] complètent honorablement la distribution, avec la contribution d’Andrea Pellegrini pour un robuste docteur Grenvil [lire nos chroniques des Vêpres siciliennes et de La forza del destino].

Giancarlo Andretta conduit l’Orchestra di Padova e del Veneto avec une fort appréciable attention aux chanteurs. Sa lecture demeure traditionnelle, mais les préludes respirent, les ensembles avancent sans précipitation et les cordes cultivent cette tendresse qui fait tant pour la vérité verdienne. Le Coro Lirico Veneto, préparé par Alberto Pelosin, possède de la vigueur, sinon toujours une précision irréprochable. Le Padova Danza Project apporte aux moments de fêtes leur indispensable agitation mondaine.

Et la scène ? Ah… Paolo Giani Cei, ce grand et très bel homme, possède une allure qui fera volontiers pardonner beaucoup de choses, mais, hélas, pas tout ! Sa mise en scène, dont il signe également décors et costumes, accumule des colonnes de faux marbre noir veiné d’or, miroirs, lourdes tentures pourpres et innombrables blancheurs décoratives. Une plateforme tournante promène ce luxe de catalogue, tandis que l’agonie de Violetta se déroule parmi des meubles entassés et des toiles d’araignée dignes d’une vitrine d’Halloween – tout à fait de saison. C’est clinquant, kitsch, terriblement convenu. Les personnages évoluent dans ce bric-à-brac avec une application qui ne remplace jamais une véritable direction d’acteurs. Que de moyens dépensés pour si peu de théâtre !

Le public réserve pourtant un accueil chaleureux à cette matinée. Il a raison d’encourager les jeunes artistes, et ne lui cherchons pas querelle. Trévise défend courageusement sa tradition lyrique. Souhaitons seulement qu’elle ose bientôt davantage de simplicité. Car Violetta n’a besoin ni de dorures ni d’arachnides factices pour bouleverser, Verdi lui a donné tout ce qu’il faut. Quant à moi, je retourne volontiers vers les plaisirs de la table – au moins, le radicchio ne se prend pas pour une orchidée.

KO