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Chroniques
Ludwig van Beethoven | Missa solemnis en ré majeur Op.123
Christina Bock, Julia Kleiter, Maximilian Schmitt et Franz Josef Selig
Entre 1819, année mouvementée outre-Rhin – liquidation du poète-espion Kotzebue, fondation du Deutscher Bund, répression du mouvement nationaliste de Bohème à Teplice (Teplitz), radicalisation du principe de censure par Metternich, mais aussi des pogroms et plusieurs révoltes, ce qui provoque l’interdiction des Burschenschaft, etc. –, et 1823, nettement plus calme, Ludwig van Beethoven composa la Missa solemnis en ré majeur Op.123, qu’il dédiait alors au cardinal-archiduc d’Autriche Rudolph, son principal mécène après avoir été son élève. L’œuvre fut créée à Saint-Pétersbourg, au printemps 1824, donc quatre ans avant la disparition de Beethoven dont tout le monde musical fêtera l’an prochain le bicentenaire.
Le concert de ce soir semble préparer l’événement. Pour l’occasion, le Chœur de Radio France, préparé par Josep Vila i Casañas, et l’Orchestre national de France sont placés sous la houlette du Pragois Petr Popelka, récemment passé du Symfonický orchestr Českého rozhlasu (Orchestre symphonique de la radio de Prague) aux Wiener Symphoniker (Orchestre symphonique de Vienne) où il a succédé à Andrés Orozco-Estrada. La carrière du quarantenaire tchèque est bien engagée, puisqu’il reprendra, dans trois ans, le poste actuellement occupé par Vladimir Iourovski à la Bayerische Staatsoper (Munich).
Si mettre en musique l’office ordinaire catholique n’est pas neuf (dans le monde italien, français ou germain), la manière dont Beethoven s’y attelle, une douzaine d’années après avoir livré sa Messe en ut majeur Op.86 au prince Nikolaus II Esterházy, tourne une page dans l’histoire d’un genre. C’est à l’annonce de l’accession de son fidèle protecteur Rudolph de Habsbourg-Lorraine à l’archevêché d’Olomouc (Olmütz) que le compositeur, alors jeté dans un désarroi certain à cause des progrès de sa surdité, trouve l’énergie de se lancer dans ce nouveau chantier d’une grand-messe monumentale de près d’une heure et quart, escomptant bien, dès le début du travail, qu’elle serait créée lors de la cérémonie religieuse, prévue pour 1820. C’était sans compter sur son propre désir de perfection, traduit par un vigoureux retour aux Écritures et aux sources liturgiques, donc une volonté de dominer idéalement son sujet, tant chrétien que musical, qui dépassèrent de beaucoup le temps donné, si bien que l’ouvrage ne pourra voir le jour que trois ans après l’installation de l’homme d’église dans la très belle ville morave.
Le projet ne s’en tenait pas à la mise en notes d’une messe : c’est à sortir l’auditeur du Siècle et de son chaos que Beethoven a prétendu en concevant une œuvre comprise comme une véritable mission. Et sur la première page du Kyrie, il a d’ailleurs tracé „Von Herzen – Möge es wieder – zu Herzen gehn!“, invitation à se laisser édifier par l’art pour atteindre le Divin, quelles que puissent-être les convictions religieuses ou encore mystiques de chacun. C’est donc un message philosophique plus que sacré qu’il formulait comme emblème d’une partition souvent contrastée, que ses proportions et le dramatisme placent plutôt du côté de l’oratorio. Sous la battue de Petr Popelka, les premières mesures, Assai sostenuto, du Kyrie s’élèvent en majesté, envahies par la vaillance d’un chœur fervent. Le ténor Maximilian Schmitt fait déjà entendre une clarté de timbre qui convainc, lui répondant les excellentes Julia Kleiter (soprano) puis Christina Bock (mezzo). Le calme presque hautain de cette lecture place à bonne distance le théâtre de Beethoven, mais n’en gomme jamais les accents si personnels.
L’éclat du Gloria, lumineux Allegro vivace où se mêlent une fougue beethovénienne et un impact baroque, laisse le champs au méditatif, avec la modulation Gratias agimus tibi dont la version de ce soir fait très bien entendre le mode mineur. La qualité des interventions chorales fait beaucoup d’effet, comme ce sera le cas tout au long de l’exécution. Le quatuor de solistes vocaux montre ses talents. Pour affirmer cette couleur que l’on a souvent applaudie, la basse Franz Josef Selig ne paraît pourtant plus que l’ombre d’elle-même – la voix tremble, la densité diffère selon le registre, le souffle a perdu de sa tenue. Par contre, Maximilian Schmitt délivre au Larghetto recueilli (Qui tollis) une délicatesse propre à convoquer les anges [lire nos chroniques des 19 avril et 6 novembre 2014, ainsi que du 12 avril 2017]. La fulgurance du Quoniam (Allegro maestoso) renoue avec le caractère presque guerrier de cet opus, dont l’exécution bénéficie d’un grand discernement expressif, comme dans la fugue qui s’ensuit, magnifiquement conduite. Le frémissement du soprano, dans un Amen marqué avec soin, désigne encore Julia Kleiter comme une artiste qui donne grande satisfaction [lire nos chroniques de La finta giardiniera, Fidelio à Baden Baden puis à Paris, Arabella, Symphonie en ut mineur n°2, Die Zauberflöte à Salzbourg puis à Paris, Fierrabras, Die Meistersinger von Nürnberg, Der Freischütz, Spanisches Liederbuch et Don Giovanni].
Et c’est au cœur du Credo que saura se révéler Christina Bock, avec une couleur vocalepropre à engager, littéralement, l’auditeur dans la démarche de Beethoven [lire nos chroniques de La passagère et de Beatrice Cenci]. S’il est une séquence mystérieuse dans cet opus, c’est bien celle-ci, qui paraît interroger la foi et le pouvoir de chacun d’y trouver joie et courage, peut-être aussi d’en douter et de la renouveler. Le Credo avance du plus énigmatique à la jubilation extrême (Allegro ma non troppo) dont redémarre peu à peu l’élan emphatique dans l’Allegretto (Et vitam venturi seculi). Le dessin instrumental de l’Amen impose son autorité, sur l’entrelacs des voix, ici vraiment bien réalisé. Après cela, l’Adagio serein du Sanctus surprend, et encore plus son héritage d’écriture modale. L’embrasement de l’Allegro pesante (Pleni sunt cœli) proclame alors une festivité fuguée, à nouveau, dont le chef respecte l’indication marcato mais sans zèle brutal. Le cantabile du violon solo (Luc Héry) domine un Benedictus d’anthologie, mené au ciel par le soprano.
Si mineur… Beethoven aurait-il pu inventer plus dolent pour son Agnus Dei ? Il l’a confié à la basse, et la profondeur du timbre de Franz Josef Selig, malgré des difficultés d’intonation, en pose le climat de souffrance. Le théâtre exulte avec les fanfares, d’abord lointaines, de Dona nobis pacem – une paix qu’il va falloir défendre farouchement, semble-t-il. Pas d’exultation, rien de spectaculaire : la Missa solemnis s’achève dans une confiance exemplaire, si bien que le public de l’Auditorium observe un bon moment de silence avant d’ovationner les artistes. Le bicentenaire Beethoven s’annonce bien.
HK
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