Chroniques

par bertrand bolognesi

Mozart et Clementi ou L’opéra concertant
L’Encyclopédie, dirigé du pianoforte par Florent Albrecht

Arsenal, Metz
- 30 septembre 2026
Le pianofortiste Florent Albrecht et L'Encyclopédie jouent Clementi et Mozart
© marco borggreve

Ce soir, la petite salle de l’Esplanade, à l’Arsenal de Metz, accueille L’Encyclopédie et Florent Albrecht au terme d’une session d’enregistrement de près de six heures, consacrée au programme que nous entendrons maintenant (en vue d’une prochaine parution chez Harmonia Mundi.) Les micros demeurent d’ailleurs sur le plateau, puisque le concert est lui aussi enregistré, comme cela se pratique souvent afin de disposer de matériel sans public et avec public (ce qui modifie l’acoustique). Ainsi fatigue et excitation d’un travail au long cours se mêlent-elles chez des artistes actuellement en résidence à la Cité musicale Metz, où le pianofortiste, enfant du pays, enseigne désormais au Conservatoire.

Tout en ut majeur, comme à sanctifier l’intelligente joie des Lumières, le menu est plus subtilement construit qu’il n’y paraît. Deux concerti de Mozart encadrent l’unique concerto pour pianoforte de Clementi qui nous soit parvenu, rapprochant deux virtuoses que Joseph II fit concourir devant lui le 24 décembre 1781. Prenons garde, toutefois, aux séductions de l’anecdote : ni le Concerto K.415 de Mozart, daté de 1782-1783, ni a fortiori le K.467, inscrit par le compositeur le 9 mars 1785 dans son catalogue et créé le lendemain, ne participèrent de cette fameuse joute. Nulle velléité de reconstituer une soirée mémorable, donc, mais plutôt, sous la protection de ce souvenir, celle de donner à entendre deux compositeurs, deux styles, deux manières de faire de la musique à la même époque.

Il revient au Concerto n°13 K.415 d’ouvrir la soirée. Sur instruments de facture historique, souplesse et équilibres trouvent une évidence que l’abord moderne contraint à reconstruire, parfois au prix d’une relative acrobatie du jeu. Le pianoforte rend même sensible quelque chose de cette fascination des Lumières pour la machine et l’automate – mécanique apparente, certes, mais dont Florent Albrecht – applaudi dans les Nocturnes de John Field [lire notre critique du CD] – dément toute raideur par un amabile vivifiant. L’Andante médian respire avec une tendresse qui jamais ne mielle. Rien ici de baroquisant : le travail historiquement informé ne consiste pas à surcharger la lecture par des effets supposés anciens, mais à dessiner les lignes, favorisant l’écoute mutuelle et la simplicité. La nature du son dispense de battre des cils en fabriquant laborieusement quelque phrasé. La fraîcheur se révèle décuplée dans le Rondo conclusif, et jusqu’à l’étrange apaisement final tout semble aller de soi – ce Wolfgang-là ne caracole pas.

Voici Muzio Clementi… qui impose quelques précisions tant la brochure de salle accumule erreurs et confusions. Ce qui y est annoncé comme Concerto Op.30 n’est en rien quelque opus 30 du compositeur (lequel désigne une sonate pour violon et clavier). Ce Concerto en ut majeur porte, dans le catalogue établi par Massimiliano Sala et Luca Lévi Sala pour les éditions bolognaises Ut Orpheus Edizioni (Clementi, Opera Omnia, sous la direction de Roberto Illiano, 2002), la cote Op-sn 30, autrement dit opus sine numero 30. Il n’est pas davantage permis de le dater péremptoirement de 1790. Conservée à la Gesellschaft der Musikfreunde de Vienne, sa source est une copie manuscrite du compositeur et pianofortiste Johann Schenk datée de janvier 1796. L’œuvre est étroitement apparentée à la Sonate en ut majeur Op.33 n°3, publiée en 1794, au point que l’antériorité de l’une ou de l’autre fit débat. Le musicologue Leon Plantinga vit dans le concerto la version originelle de la sonate, tandis que son confrère Piero Rattalino envisagea Schenk lui-même comme auteur de la version concertante.

Florent Albrecht joue l’édition Sala, la seule disponible actuellement. Manifestement réalisée avec hâte, la copie de Schenk fourmille d’erreurs. Liaisons fautives, appoggiatures improbables et autres incertitudes rendent l’Urtext insuffisant à l’exécution – il faut louer le scrupule musicologique qui consiste à ne pas chercher de solution, tout en reconnaissant aux interprètes le droit et même le devoir de trancher. Avec Gilone Gaubert, violoniste qui mène les pupitres de L’Encyclopédie, Albrecht dut donc retravailler ce matériau afin, confie-t-il, « de rendre digne ce concerto ». Ajoutons une cocasserie : les mouvements indiqués dans la brochure (« 1. Allegro ma non tanto ; 2. Intermezzo : Adagio ; 3. Finale : Alla breve ») appartiennent en réalité au Troisième Concerto de… Sergueï Rachmaninov, composé en 1909 ! Clementi parle une autre langue : 1. Allegro con spirito ; 2. Adagio e cantabile, con espressione ; 3. Presto. Et quelle langue ! Plus démonstratif que Mozart, le premier épisode cultive une sorte de rodomontade rococo, une galanteria brillante dont la virtuosité volontiers spectaculaire fonctionne à merveille. Le contraste est saisissant avec le chapitre central, sorte d’aria accompagné où la morbidezza de jeu de Florent Albrecht épouse une écriture clairement belcantiste. Cette indication, cantabile, con espressione, le pianofortiste aime à y entendre quelque chose dont Beethoven bientôt se nourrira. Une frivolité positive, si je puis dire, avant que le Presto final assume son ronflonflon dans un geste grand-genre. Clementi réclame le contraste, voire la stupeur, là où l’interprète dit avoir cherché chez Mozart « la ligne, sans sursaut ».

Quant à l’instrument, l’artiste dispose, pour les trois concerti, d’un pianoforte de Mirko Weiss, copie d’un Johann Fritz des environs de 1808-1810, acquis par la Fondation Rossi pour L’Encyclopédie. Plus grand, donc plus puissant que l’Anton Walter 1803 que jouait Mozart, il convient idéalement à cette écriture brillante, celle d’un virtuose fêté dans toute l’Europe dont l’Autrichien lui-même semble avoir assez mal supporté la concurrence. Ici, l’historiquement informé ne revient surtout pas à ripoliner les boiseries d’un uniforme dit ancien, mais consiste à différencier des mondes voisins en interrogeant les moyens matériels et rhétoriques qui leur rendent leurs caractères propres.

Après l’entracte, le célébrissime Concerto n°21 K.467 confirme la pertinence du parti. Infiniment raffinée mais sans maniérisme, l’approche laisse entendre combien les caractères précédemment rencontrés circulent d’une œuvre à l’autre. Dans l’Allegro maestoso, le cantabile fait merveille, tandis que la cadenza s’amuse d’un voyage en l’univers opératique mozartien. Le fameux Andante va plus loin encore : presque méditatif, il fait surgir cette intériorité mélancolique que Stendhal, au grand étonnement des catégories esthétiques aujourd’hui admises, aimait à reconnaître chez Mozart. Avec sa brève cadenza haydnienne, l’Allegro vivace assai achève dans l’allégresse une interprétation dont l’honnêteté même fait le prix.

À une salle comble et enthousiaste, on répond par un bis. Voilà qui la maintient très justement en 1783, année du Concerto K.415, L’Encyclopédie et Florent Albrecht offrant l’Ouverture de La Caravane du Caire d’André-Modeste Grétry, créée à Fontainebleau la même année. Saluons cette manière spirituelle de refermer un programme dont la cohérence aura montré que l’histoire de l’interprétation ne consiste pas à ressusciter un passé sous vitrine, mais à rendre aux œuvres leurs différences, leurs voisinages et, par là même, leur présence.

BB