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Nuit du piano sur le Danube : Michel Dalberto
Ferenc Liszt, mais aussi Bellini, Verdi et Wagner
Notre Danube provençal avait quitté Philippe Cassard avec une fleur de paprika dans la soupe d’automne goûtée à Vienne [lire notre chronique précédente] ; le voici parvenu à Budapest pour le second volet de cette Nuit du piano, confié à Michel Dalberto. Encore faut-il s’entendre sur la géographie. Dans Danube, Claudio Magris suit moins un simple cours d’eau qu’une circulation de l’histoire, des langues et des cultures à travers la Mitteleuropa. Avec Ferenc Liszt – on dira tout aussi bien Franz, mais c’est franchement le moment d’appeler Ferenc le cofondateur (avec Erkel, autre Ferenc) de l’Académie pestoise qui porte aujourd’hui son nom –, le fleuve devient plus capricieux encore, puisqu’il pousse bientôt quelques bras aventureux vers l’Italie de Verdi et de Bellini, remonte jusqu’au Tristan que Wagner écrivit à Zurich, et finira même, en bis, par atteindre la Bavière. Nous voilà prévenus : ce Danube-là ne connaît guère les bassins versants.
Dès Paysage, troisième des Études d’exécution transcendante, le relief impressionne. Voilà du très grand piano, pensé autant que joué, où Dalberto sculpte avec un soin précieux les différents marbres dont se constitue l’œuvre. La concentration est idéale. Dans la Ballade en si mineur n°2 S.171, plus remarquable encore est sa faculté d’écoute : le pianiste semble vivre en temps réel avec le son qu’il produit, avec la pensée musicale comme avec la figure lisztienne qu’elle engendre. Toujours judicieuse et précise, la pédalisation libère un chant devenu parfaitement naturel.
Première divagation italienne, avec la Paraphrase de concert sur le Miserere du Trovatore. Michel Dalberto confie tenir cette page pour la plus réussie des sept réminiscences verdiennes de Liszt, notamment par la fidélité avec laquelle elle restitue le triple contrepoint de l’original. Et si Liszt a transformé ce dispositif en défi pianistique, le pianiste le relève avec une clarté qui permet d’en entendre toutes les voix.
Changement de latitude avec Tristan und Isolde. Au Vorspiel transcrit en 1975 par Zoltán Kocsis, Dalberto enchaîne l’Isoldes Liebestod que Liszt adaptait dès 1867, peu après avoir entendu l’opéra dans son intégralité. L’illusion saisit ! Nous ne sommes plus dans un récital mais au-dessus d’une fosse, l’artiste se faisant chef d’un orchestre invisible. L’enchaînement fonctionne à merveille et donne à la réduction pour clavier une ampleur qui semble en contredire le principe même. « C’est fatiguant, Wagner », glisse l’interprète après pareil effort – on veut bien le croire.
Retour en Italie avec les Réminiscences de Norma – sans Casta diva, soit dit en passant. Après un tel programme, une petite baisse de régime au commencement du dernier tiers ne saurait étonner, car l’aventure, pour excitante qu’elle soit, s’affirme écrasante. Dalberto en maintient pourtant le grand geste jusqu’au bout. En bis, il offre Beim Schlafengehen, troisième des Vier letzte Lieder de Richard Strauss, dont il a lui-même transcrit pour piano l’intégralité du cycle. Ainsi notre Danube imaginaire, après s’être offert quelques affluents impossibles, achève-t-il son périple à l’heure du sommeil – vu l’heure, voilà du moins une géographie parfaitement raisonnable… qu’un bon gulyásleves ne contredirait certes pas !
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