Chroniques

par bertrand bolognesi

Otello | Othello
opéra de Giuseppe Verdi

Opéra national de Lorraine, Nancy
- 29 septembre 2026
L'Opéra national de Lorraine (Nancy) joue OTELLO de Verdi...
© jean-louis fernandez

Mardi 29 septembre, jour de grève nationale. La deuxième représentation nancéienne d’Otello, coproduction de l’Opéra national du Rhin, des Théâtres de la Ville de Luxembourg et de l’Opéra national de Lorraine où nous nous trouvons ce soir, aurait pu ne pas avoir lieu. La direction de la maison sise Place Stanislas a choisi de la maintenir, malgré un personnel technique en sous-effectif et l’absence d’une partie des musiciens. Avec cordes quelque peu dégarnies, cela s’entend dès la tempête initiale, un rien molle, puis dans quelques pizzicati malingres, mais qu’importe : les instrumentistes présents se donnent tout entiers à l’aventure et l’essentiel du relief dramatique demeure.

Il y aurait une mise en scène, dit-on… croyons-le sur parole, bien que la vie du spectacle, loin de puiser là quelque saunage, repose essentiellement sur danseuses et danseurs (Lorène Andrieu, Joris Conquet, Achille Gwem, Ophélie Parot, Bruno Roseau et Nicolas Umbdenstock) et plus encore sur les artistes des chœurs lorrains et rhénans : de ceux-ci, l’engagement théâtral est aussi remarquable que l’homogénéité musicale où rien ne pointe, bien que la foule naisse précisément des individualités, des singularités. Réglés par Pim Veulings, leurs mouvements habitent judicieusement l’espace.

Dans son Shakespeare, issu des conférences qu’il donnait à Palerme pour quelques amis, Giuseppe Tomasi di Lampedusa s’amuse de ce que ses compatriotes n’aient longtemps rencontré l’illustre dramaturge anglais qu’à travers l’opéra, au risque de prendre les simplifications des livrets pour Shakespeare lui-même. Et c’est surtout Arrigo Boito qui donne à l’auteur du Gattopardo de solides raisons de grigner, Othello étant considérablement condensé, avec un premier acte vénitien disparu et toute l’action du héros concentrée à Chypre. Surtout, l’érudit Sicilien refuse de voir en Iago cette incarnation presque métaphysique du mal que favorise le fameux Credo chez Verdi. Pour Shakespeare, rappelle-t-il avec une savoureuse ironie, le personnage est d’abord un officier médiocre furieux que le beau Cassio ait obtenu l’avancement que lui-même convoitait – le genre d’individu qui, dans une administration, enverrait des lettres anonymes comme autant de peau de banane sur les marches qu’empruntent les heureux promus. Or, Iago n’est que la mèche, le seul explosif tragique étant Othello. Certes, l’opéra simplifie Shakespeare, mais de telle simplification Verdi tire une machine dramatique prodigieuse, avouons-le.

Encore faut-il la chanter, cette machine. Ici, Roderigo peine à exister, Grégoire Mour, sans doute en légère méforme, se faisant à peine entendre dans un personnage qui manque nettement de corps [lire nos chroniques de La bella addormentata nel bosco, Salome et Carmen]. Le ténor Samuel Sakker possède indéniablement la vaillance requise par le rôle-titre, mais l’émission engorgée, brumeuse et constamment poussée ne raconte rien. Sans nuance ni véritable expressivité, le Maure verse dans un vérisme relativement vulgaire. Joliment ciselée, l’Emilia de Marie-Juliette Ghazarian gagnerait à sortir d’une certaine confidentialité [lire notre chronique d’Elektra], tandis que Yong Kim, issu du Chœur de l’Opéra national de Lorraine, campe un Montano convaincant. Daniel Scofield intéresse par un Iago parfait faux-jeton qui jamais ne verse dans la caricature. Sûre, la technique, que mènent un art incontestable et une sensible musicalité, emporte l’adhésion. Seul déçoit le registre inférieur au bas médium, avec un grave terne et même exsangue. Nul besoin d’un Iago uniformément noir, dont la nature vocale d’avance livrerait toutes les cartes, mais les notes sollicitées réclament tout de même davantage de substance. De brèves interventions suffisent ensuite à Sulkhan Jaiani pour sidérer : Lodovico entre, paraît ne rien faire et soudain l’oreille n’entend plus que lui [lire nos chroniques de Samson et Dalila, Boris Godounov et Die Entführung aus dem Serail]. Doté d’une émission souverainement naturelle et d’une projection sans effort, sa présence est immédiate – une voix que l’on brûle d’entendre dans un grand rôle, assurément. Quant au Cassio de Joel Prieto, il est simplement flamboyant. Tout semble évident : lumière et beauté du timbre, nuances, musicalité, charisme, aisance scénique et sens inné du théâtre [lire nos chroniques des Aveugles, de Così fan tutte, Les Troyens et Falstaff]. Enfin, le soprano Yaritza Véliz signe une prodigieuse Desdemona. Velours du timbre, legato, limpidité, pianississimi divins, chez elletout séduit, avant que s’impose le déploiement d’une bouleversante intensité dramatique, à mesure que se resserre l’étau. La Chanson du saule révèle une grande artiste [lire notre chronique de Jenůfa].

Au pupitre, il faut à Giulio Cilona composer avec un orchestre diminué sans jamais laisser le drame s’affaisser. Il soutient, relance, respire avec la scène et, surtout, entend si bien la musique de Verdi qu’il sait exactement quelle énergie lui insuffler lorsque les moyens instrumentaux disponibles ne suffisent plus à la produire spontanément. Maintenir cette représentation d’Otello était déjà une gageure, lui conserver, dans ces circonstances, sa continuité et sa puissance théâtrales constitue une réussite ô combien louable.

BB