Chroniques

par bertrand bolognesi

ouverture du festival Musique de Chambre aux Monts d’Or
Nathalia et Sergueï Milstein, Natalia Tolstaïa, Ida Derbesse et

Ewa Miecznikowska jouent Beethoven, Britten, Haydn et Mendelssohn
Musique de Chambre aux Monts d’Or / Salle des Vieilles Tours, Saint-Cyr-au-Mont-d’Or
- 18 septembre 2026
Musique de Chambre aux Monts d’Or : concert d'ouverture de l'édition 2026...
© dr

Deux ans après notre dernière visite à Musique de Chambre aux Monts d’Or [lire nos chroniques des 21 et 22 septembre 2024], nous retrouvons la Salle des Vieilles Tours pour la onzième édition de ce festival porté par l’association Musique en Famille. Famille, certes, puisqu’autour de Sergueï Milstein et de son épouse, l’altiste Natalia Tolstaïa, leurs enfants Nathalia, Maria et Sergueï Jr. participent aux trois concerts du week-end, tout en élargissant volontiers le cercle aux partenaires et amis, dessinant au fil des années d’autres familles, artistiques celles-là. Pour cette première soirée, Ida Derbesse et Ewa Miecznikowska rejoindront ainsi Nathalia Milstein dans le Deuxième Trio de Mendelssohn. Avant cela, la variation gouverne une première partie où, d’Haydn à Britten via Beethoven, le passé se transforme autant qu’il se transmet.

Avec les Variations en fa mineur Hob.XVII:6 (1793) de Joseph Haydn, c’est d’abord la qualité du phrasé de Nathalia Milstein qui surprend positivement. Discret, parfaitement informé du style et de cette rhétorique Sturm und Drang qui hérite de l’Aufklärung autant qu’elle la transforme et la discute, il maintient sans frivolité un cours amabile duquel jamais il ne déroge. Rigoureuse, la pianiste n’est en rien rigoriste. Sous ses doigts, les figures ornementales acquièrent un naturel confondant – elles qui, bien entendu, sont tout sauf naturelles. On songe alors à cette mélancolie, au sens stendhalien du terme, que l’écrivain français reconnaissait aussi bien à Haydn qu’à Mozart. Car quelque chose de Mozart affleure ici, fin et sans tralala, dans une douceur formidablement moelleuse. Le matériau précieux est ciselé sans surcharge, jusqu’à laisser croire que le minerai originel possédait cette forme avant même qu’on le travaillât.

Même piano, autre matière. Sergueï Milstein aborde les Variations en fa majeur Op.34 (1802) de Ludwig van Beethoven dans une manière plus canonique – simplement compliquée aurait pu dire Thomas Bernhard. Et l’instrument de soudain sonner très différemment. La frappe a changé avec le pianiste. Après un Haydn qui regardait vers Mozart, voici un Beethoven qui déjà paraît tendre la main à Schubert. Les frénésies du futur vieux sourd sont bien là, et la variation que je dénomme funèbre fronce suffisamment les sourcils pour laisser entrevoir Ferenc Liszt. Mais une tendresse certaine est ici cultivée en toute évidence, de sorte que la fin jamais ne s’alourdit. Nathalia ciselait ; Sergueï, lui, sculpte dans le marbre.

Changement encore plus radical de texture, avec Lachrymae Op.48 (1950) de Benjamin Britten. Dédiée à William Primrose, l’œuvre remonte le temps vers John Dowland selon un singulier chemin rétrograde : le thème générateur, If my complaints could passions move, n’est révélé qu’au terme des métamorphoses, tandis que Flow, my tears traverse également cette méditation. Natalia Tolstaïa et Sergueï Milstein en livrent une lecture dont convainquent immédiatement la finesse du fuselage et le soin minutieux de la nuance. Pour jouer la musique du XXe siècle, certains croient devoir faire grigner le son, comme si le rendre systématiquement rauque garantissait quelque modernité. Rien de tel ici : recueillie et sombre, la sonorité conserve sa souplesse – une moire finement tissée dans quelque soie d’autrefois, dont les reflets changent imperceptiblement tandis que Britten approche son aîné.

Après l’entracte, le Trio en ut mineur Op.66 n°2 (1845) de Felix Mendelssohn révèle d’emblée la qualité d’écoute inouïe qui rassemble Nathalia Milstein, Ida Derbesse (violon) et Ewa Miecznikowska (violoncelle). Cela semble marcher tout seul, mû par le plaisir de jouer ensemble et, plus précisément, de jouer cette œuvre-ci ensemble. Dans l’Allegro energico e con fuoco, la complexité de la fougue romantique se fond dans un élan généreux. Jusque dans la tourmente, les musiciennes maintiennent cette lumière qui, à elle seule, fait tout Mendelssohn. Sur le bois ciré de cette musique de chambre éclatent dès lors des reflets colorés, mobiles, chaleureux. Moins rêveur qu’on aurait pu l’attendre, l’Andante espressivo se nourrit d’une fermeté tonique à laquelle s’insuffle un lyrisme communicatif. S’il y a rêverie, elle est active, jamais contemplative. Et l’on commence à mesurer ce qui caractérisera toute cette interprétation : des tempi proprement infernaux, rendus possibles par l’enthousiasme. Dans le Scherzo (Molto allegro ; quasi presto), le galop presque fanatique gagne bientôt une franche insolence : musique chélate, elle chatouille vivement l’écoute, saisit et bondit avec une fraîcheur ahurissante. Voilà qui déménage, mais sans jamais sacrifier nuance, dynamique ni musicalité. La danse bondissante du final Allegro appassionato bénéficie d’une ferveur sans cesse renouvelée. Lorsque surgit la partie centrale, avec son choral et ses recitativi néobaroques superposés, le passé revient une dernière fois visiter le présent. Quelle énergie, surtout ! Et quel plaisir de jouer, quelle joie de transmettre l’amour porté à cette musique !

BB