Chroniques

par bertrand bolognesi

Présences Georges Aperghis – deuxième concert
œuvres de Georges Aperghis, Bernard Cavanna,

Jacques Rebotier, Eva Reiter et Nicolas Tzortzis
Studio 104 / Maison de la radio et de la musique, Paris
- 4 février 2026
La fête APERGHIS se poursuit, avec ce fort beau concert de Multilatérale...
© radio france | christophe abramowitz

Deux créations mondiales, pour cette deuxième soirée de l’édition 2026 de Présences, le festival par lequel Radio France honore notre aujourd’hui musical. L’une est signée de la compositrice autrichienne Eva Reiter (née en 1976), l’autre du compositeur grec Nicolas Tzortzis (né en 1978). Après la première de Willy-Willy lors du concert d’ouverture [lire notre chronique de la veille] et les reprises de Pubs/Reklamen (2015) et de Champ-Contrechamp (2010), une seule œuvre de Georges Aperghis, le compositeur célébré cette année, est présentée ce soir. Il s’agit de La nuit en tête, une page conçue en 2000 et créée par Donatienne Michel-Dansac avec l’ensemble SIC, ici-même, le 16 décembre de cette année-là. Elle s’annonce tel le monologue intérieur d’une femme, monologue dont le texte jamais ne se livre, laissant bien plutôt à l’expressivité, à l’émotionnel même, une action ô combien plus précise que mots et phrases. À son propos, le compositeur parle « d’états d’âme furtifs » et « d’agglomérats de sensations » qu’accueillerait quelque nuit dont il ne nous sera rien dit. Au pupitre d’un effectif concentré (clarinette, violoncelle, piano et percussion), dont les musiciens sont issus de Multilatérale, Léo Warynski mène une exécution soignée de cet opus qui semble nécessiter un sens aigu de l’équilibre. Il revient au soprano Anne-Emmanuelle Davy [lire notre chronique 15 février 2020] d’incarner cet impalpable personnage – mieux : ce personnage qui n’est saisissable qu’en la secrète inquiétude, tournoyante et obsessionnelle, qu’il livre. L’écriture obéit à la tonicité caractéristique du travail d’Aperghis, toutefois parsemée de fractures qui, par instants, en suspendent la frénésie dans un pas qui paraît flotter dans un impossible indistinct.

Réponse à une commande de Radio France, Énantiosème de Nicolas Tzortzis convoque une flûte qu’on dira concertante, ici jouée par l’excellent Matteo Cesari, et treize musiciens jouant dix-huit instruments. Deux logiques cherchent à y exister, qui « reposent sur des entités musicales entendues dès les premières mesures : d’une part, les formules mélismatiques de la flûte ; d’autre part, les impacts verticaux de l’ensemble », annonce Hélène Cao dans la brochure de salle. Une volubilité toujours en extrême tension, par-delà sa fascinante fluidité, habite cette pièce cependant éruptive qui nécessite une endurance tout terrain. Le geste peu à peu s’assouplit encore, menant à une scansion différée toujours plus loin et plus fort, dans laquelle Pierre Tomassi engage tout son poids. On retrouve ensuite la manière de la compositrice, gambiste et flûtiste Eva Reiter [lire nos chroniques de Wächter et de Konter] dans la première mondiale de Whiteout dont elle tient elle-même la partie de flûte à bec Paetzold contrebasse. Outre cet instrument encore rare que certains appréhenderont peut-être comme curiosité, l’œuvre requiert un soprano solo qu’elle entoure de huit autres instruments (flûte, clarinette basse, harpe, guitare électrique, piano, violon, violoncelle, contrebasse et percussions, mais encore l’électronique. Whiteout prend appui sur un poème de Michaux qui évoque une blancheur« à crever les yeux […] éclatante comme coulée de fonte », puisé dans le mescalinien Misérable miracle (Gallimard, 1972). Cérémonie d’un indicible, l’œuvre voyage dans le blanc absolu de son titre, dans le désir de pureté d’un Michaux envahi par le malaise quasi overdosique, subtilement véhiculé par une aura romitellienne habilement maîtrisée.

Passé Musiciens, portraits dans lequel Jacques Rebotier superpose sa voix d’aujourd’hui, parlée en direct, avec l’enregistrement de sa voix il y a plus de trois décennies, nous entendons la nouvelle version de Messe pour un jour ordinaire de Bernard Cavanna, une page qui vit le jour à Strasbourg lors de l’édition 1994 du festival Musica et que le compositeur révisait en 2021 pour une seconde création, à l’Arsenal de Metz, précisément par Warinski et Multilatérale [lire notre chronique du 29 mai 2022]. Si Les Métaboles et Gradus ad musicam étaient alors leurs partenaires, leurs rôles sont pris ce soir par l’Ensemble vocal de l’Université d’Évry Paris-Saclay, que dirige Julien Buis, le Chœur Éphémère Mirabeau et le Chœur de Radio France, sous la direction de Pierre-Louis de Laporte. Si l’on apprécie les prestations des uns comme des autres, ainsi que celles des soprani Emilie Rose Bry [lire notre chronique de L’incoronazione di Poppea] et Isa Lagarde, la clarté inouïe du ténor Sahy Ratia et la perfection de l’intonation font grand effet [lire nos chroniques des 4 octobre et 13 novembre 2019, du 31 juillet 2022 et du 14 décembre 2024]. Encore saluerons-nous en particulier la violoniste Noëmi Schindler qui tient une partie soliste, ainsi que certains musiciens qui, dans cette Messe laïque, marquent spécialement l’écoute : les accordéonistes Rémi Briffault, Anthony Millet et Thibaut Trosset, le tromboniste Félix Bacik, le trompettiste Raphaël Duchateau et le contrebassiste Nicolas Crosse.

BB