Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Andreï Leshkin
Debussy, Schumann et Stravinsky

Festival international de piano / Auditorium Marcel Pagnol, La Roque d’Anthéron
- 9 août 2026
Le pianiste Andreï Leshkin joue Debussy, Schumann et Stravinsky
© franck denis

À mi-parcours de notre séjour au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron, six rendez-vous ont déjà dessiné un paysage singulièrement contrasté. Après les jeunes Jan Niković et Vincent Ong, nous avons suivi le Danube d’une Nuit du piano en deux escales, de la Vienne de Philippe Cassard à la Budapest de Michel Dalberto [lire les épisodes 1, 2, 3 et 4 de notre feuilleton rocassier]. Le lendemain, Zlata Chochieva précédait une rencontre mémorable avec Seong-Jin Cho [lire nos chroniques des épisodes 5 et 6]. Nouveau jour, nouvel interprète : à l’Auditorium Marcel Pagnol, le Russo-suisse Andreï Leshkin prend place devant le Bechstein pour un programme qui, de Schumann à Stravinsky via Debussy, permettra de découvrir ses différents visages.

Les Etüden im Orchestercharakter von Florestan und Eusebius Op.13 de Robert Schumann n’en offrent assurément pas le plus convaincant. Nerveux, quasi trépignant, le jeu projette volontiers la matière sonore hors du clavier, dans une vigueur qui confine parfois à la brutalité. Sans doute notre place, trop proche de l’instrument au quatrième rang des chaises ajoutées en avant-scène, accentue-t-elle cette impression – nous nous empressons d’ailleurs de gagner les gradins pour la suite du récital. Reste une lecture dont la fébrilité paraît souvent moins procéder de l’instabilité schumannienne que d’une agitation extérieure au discours, tandis qu’une personnalité sonore peine à s’affirmer. Nous demeurons sur notre faim.

Avec les Estampes de Claude Debussy, changement complet de perspective – et pas uniquement parce que nous avons reculé de quelques mètres en nous installant au troisième rang des gradins ! Dès Pagodes, Leshkin trouve son élément. Mystère, nuances, subtilité, couleur : tout ce que réclame cette musique, dont chaque pied fut posé dans un siècle différent, surgit avec une remarquable évidence. La soirée dans Grenade témoigne du même raffinement, quoique le jeu s’y confise quelque peu et que cette page paraisse relativement terne après pareilles Pagodes. Mais Jardins sous la pluie emporte toute réserve. Nous voyons autant que nous entendons : les grosses gouttes se succèdent sur les feuilles, la terre exulte sous l’assaut, jusqu’à suggérer à nos sens quelque pétrichor secrètement importé ; encore pourrions-nous même songer aux chaises détrempées du Parc de Florans, où jamais l’orage n’est tout à fait abstraction, n’était que le présent récital a lieu sous un toit. L’artiste révèle une véritable imagination sonore, capable de transformer la virtuosité en vision.

Les Trois Mouvements de Petrouchka d’Igor Stravinsky confirment cette impression. La frappe retrouve certes sa robustesse, mais elle appartient désormais pleinement à la musique. Dès la Danse russe, l’expressivité demeure constamment en éveil sans recourir à quelque débauche d’effets. Chez Petrouchka et La Semaine grasse poursuivent cette métamorphose du Bechstein : sous les doigts d’Andreï Leshkin, l’instrument déploie une dimension proprement orchestrale, multipliant plans, masses et timbres avec une énergie qui trouve enfin son juste objet.

Offerte en bis, l’une des cinq Bagatelles de l’Australien Carl Vine referme un rendez-vous qui nous aura finalement beaucoup appris sur l’interprète. Sans convaincre dans Schumann, celui-ci a révélé, dans Debussy puis dans Stravinsky, des qualités autrement personnelles : couleur, puissance et inventivité. Il est des rencontres où le répertoire, autant que l’artiste, décide de l’affinité.

BB