Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Bernard Foccroulle
Bach, Florentz, Foccroulle, Grigny, Messiaen, Scheidemann, Vierne et Weckmann

Lille Piano(s) Festival / Notre-Dame de La Treille
- 18 juin 2021
Bernard Foccroulle ouvre le Lille Piano(s) Festival par un grand récital
© ugo ponte | onl

Le temps revient des concerts publiques – enfin ! Si l’édition 2020 de Lille Piano(s) Festival s’est passée sur la toile, au lendemain d’un déconfinement dont la plupart d’entre nous n’imaginait pas l’impermanence, c’est bel et bien sur le mode de la rencontre, comme il est de coutume entre artistes et auditeurs, que s’accomplit la mouture 2021. L’évènement annuel proposée par l’Orchestre national de Lille depuis 2004 investit, comme chaque printemps, plusieurs adresses dans la cité, tels l’ancienne Gare Saint-Sauveur, aménagée en lieu culturel alternatif, la Chapelle Universitaire dont la restauration, après plusieurs années de chantier, s’est conclue il y a quelques mois à peine, le Nouveau Siècle à travers ses nombreuses salles de travail et son grand auditorium, le Conservatoire et son charmant petit écrin meringué, sans oublier la cathédrale Notre-Dame de La Treille où nous nous trouvons aujourd’hui.

La marque de fabrique de Lille Piano(s) Festival est de ne s’en tenir pas au seul instrument invité dans son titre, et encore moins à la seule acception classique de l’usage qu’on en peut avoir. Bien sûr, le grand crocodile de concert est bien de la fête, qu’il s’agisse d’y donner des opus en solo ou des concerti, des bœufs jazziques accompagnés ou non, mais encore partage-t-il ses eaux à la croisures de ses cousins accordéons ou clavecins. Dans cette parenté exclusivement limitée à l’existence d’un clavier – les cordes pincées du clavecin sont plus proche du luth et de la harpe que du piano, par exemple – entre également l’orgue, proche de l’accordéon en ce que tous deux manient les vents.

Sur l’imposant Danion-Gonzalez construit pour la maison ronde dans les années soixante, installé en 2008 sur charpente métallique par la société rhénane Johannes Klais Orgelbau dans un bras du transept de La Treille où il est en service depuis 2011, Bernard Foccroulle engage sa Méditation sur la beauté de la Création et sur le comportement de l’homme à son égard, articulée en trois chapitres qui louent et interrogent. « La splendeur de la Création a été chantée dans de nombreux textes et chants sacrés qui mêlent étroitement le Sacré et la Nature […] Et l’homme dans tout cela ? Nous prenons conscience aujourd’hui, et bien tardivement, de l’attitude arrogante de l’être humain : nous avons cru pouvoir dominer la nature et la mettre à notre service, au risque d’une destruction aux conséquences incalculables », précise le musicien (brochure de salle).

Outre l’expérience en cours d’une pandémie mais dont les origines sont sans doute à chercher dans les modes d’élevage à fin alimentaire dont seul l’homme est l’auteur sinistre, la multitude de pesticides et fongicides dont celui-ci abreuve les sols dans l’unique but de sans cesse créer toujours plus de monnaie, l’inconsistance honteuse et criminelle d’une classe de super-jouisseurs à polluer sans vergogne le littoral, quand ce n’est pas quelque catastrophe nucléaire par laquelle il empoisonne inconsidérément son environnement, et ce pour les siècles à venir (s’ils viennent à lui, d’ailleurs : rien n’est moins sûr…), les exemples de destruction sont légions – à ce propos, on lit avec autant d’intérêt que de stupéfaction et d’indignation les essais de Sabu Kohso (Radiations et révolution : capitalisme apocalyptique et luttes pour la vie au Japon, Éditions Divergences, 2021), de Grégory Salle (Superyachts : luxe, calme et écocide, Éditions Amsterdam, 2021) et de Fabrice Nicolino (Le crime est presque parfait : l’enquête-choc sur les pesticides et les SDHI, Éditions Les Liens Qui Libèrent, 2021), pour s’en tenir aux plus récentes publications, les conséquences du comportement humain étant décrites, depuis plusieurs décennies, en moultes études (celles sur le climat et ses dérives ne manquent pas).

Loin de donner la leçon, Bernard Foccroulle – qui ne se prive pas d’expliciter une pensée critique et positive, comme en témoigne encore la conférence prononcée au Collège de Belgique il y a quelques années, sous le titre Une politique culturelle démocratique peut-elle échapper au modèle de la consommation ? [à écouter] – entame Splendeur de la Création, première séquence de sa vaste méditation par l’hymne O lux beata Trinitas de Matthias Weckmann, ouverture festive dépourvue de sévérité, servie par une opulente registration. « Du point où se lève le soleil… » : c’est à cette source latine du Ve siècle que s’abreuve la sérénité contemplative mais grave de la lente Fugue à 5 du Reimois Nicolas de Grigny. Du cœur du XVIIe siècle à l’aube du XVIIIe, le parcours pousse jusqu’au XXe avec les Laudes Op.5 de Jean-Louis Florentz (1985) dont nous entendons le Chant des fleurs et ses flûtes vacillantes, entre autres miroitements célestes.

Oiseaux, sources, étoiles… fait la station médiane de cette arche récitaliste. Elle débute par une interprétation infiniment sensible d’Étoile du soir, méditation inquiète issue des Pièces de Fantaisie Op.54 (1927) de Louis Vierne – une page délicate qui ne livre pas ses secrets. « La nature proprement dite a été admirablement chantée par Olivier Messiaen qui s’est inspiré des chants d’oiseaux du monde entier, mais aussi de l’eau, du vent, du feu et d’autres phénomènes naturels », rappelle Foccroulle (même source). En 1950, le compositeur, qui depuis l’adolescence collectait les chants d’oiseaux (dans les années trente, donc), les invite pour la première fois dans son corpus organistique à travers la Messe de la Pentecôte, « résumé de toutes mes improvisations », selon ses propres dires. De cet opus, il donne les deux derniers épisodes : Les oiseaux et les sources de la Communion, infiniment concentrée quoique sans austérité, puis le spectaculaire Vent de l’Esprit (Sortie) avec ses incroyables coups de gueules d’alouettes.

Les trois pages à former L’homme au cœur de la Création, ultime thème de la Méditation, empruntent, pour deux d’entre elles, à l’âge baroque qui encadre une œuvre de Bernard Foccroulle. Ainsi goûtons-nous la tendresse des feutres bassonnés d’Erbarm dich mein, o Herre Gott, choral varié d’Heinrich Scheidemann, introduisant E più corusco il sole, réponse du compositeur et organiste belge à une commande de Radio France pour l’inauguration de son Grand Orgue Grenzing sur lequel elle fut créée par François Espinasse, le 9 mai 2016. Le titre, Et plus brûlant le soleil – ce qui en dit assez sur sa place dans le présent programme – est tiré du Purgatoire de Dante. Après un prélude assez véhément et virtuose, E più corusco il sole explore une indicible touffeur solaire où se marient plusieurs climats et principes grâce à une inventivité des plus raffinées. « Tout au long du récit [de Dante], la nature tour à tour symbolise les difficultés de l’ascension, réfléchit le paysage intérieur des protagonistes, guérit les âmes, indique l’horizon à atteindre » (ib.). C’est avec le thème presque tranchant de la magistrale Passacaglia und Fuge c-moll BWV 582 de Johann Sebastian Bach que se conclut ce fort beau moment, au fil de ses vingt-et-une réaffirmations obsédantes qui portent vers une méditation plus large encore – des abysses jusques aux cieux, peut-être.

« Chaque culture possède probablement son Déluge comme frousse circonstancielle ou comme horizon. L’originalité de la modernité est sans doute d’avoir produit de toutes pièces les conditions du sien », Gil Bartholeyns, in Le hantement du monde, zoonoses et pathocène (Éditions Dehors, 2021).

BB