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Chroniques
récital de la jeune pianiste Arielle Beck
œuvres de Beethoven, Chopin, Mendelssohn et Prokofiev
À dix-sept ans, on peut encore hésiter sur bien des choses. Il semble qu’Arielle Beck, quant à elle, a déjà choisi l’essentiel, soit servir la musique plutôt que s’en servir. La jeune pianiste fait ce soir ses débuts à l’Auditorium de Radio France, dans un programme dont la diversité dit assez son bel appétit.
La Sonate en ré majeur Op.28 n°15 de Ludwig van Beethoven, dite Pastorale, révèle d’emblée un jeu chantant, quelque part entre souvenir haydnien et prémonition schubertienne. La qualité du son est infiniment soignée, sans manière pour autant, dans une exactitude de phrasé qui ne surenchérit rien. Cette jeune artiste circonscrit son art de la nuance dans une culture aguerrie du style. La fragmentation du motif initial, lors de sa reprise, se fait questionnement plutôt qu’effet. L’Andante, marche classique dont certains interprètes pontifient volontiers reprises et variations, avance ici sans emphase – notre musicienne ne fait de sort à rien. Désarmante simplicité du Scherzo, avec ses galops fantaisistes qui annoncent Schumann, puis lumière inouïe du Rondo conclusif, mené sans bavardage : voilà une Beethovenienne qui n’a pas besoin de hausser le ton pour qu’affleure sa pensée.
Le menu Felix Mendelssohn connaît quelques modifications : aux quatre Lieder ohne Worte annoncés se substituent deux d’entre eux, les Op.19 n°1 et Op.30 n°6, suivis du Rondo capriccioso Op.14. La première pièce bénéficie d’une exquise tendresse qui n’entrave jamais l’élan, le lyrisme s’y invitant sans devenir invasif. La seconde, Venetianisches Gondellied, révèle une intériorité sans ostentation – car oui, il est possible de cabotiner le recueillement, voire de sa propre (fausse) modestie faire spectacle ; rien de tel ici. Quant au Rondo capriccioso, son introduction paraît habitée d’une mélancolie heureuse, pour ainsi dire, appuyée sur une pédalisation strictement choisie. Puis survient le Presto, proprement redoutable, dont la virtuosité n’est jamais fin en soi.
Après l’entracte, la Sonate en si mineur Op.58 n°3 de Fryderyk Chopin permet de mesurer plus encore les qualités de l’interprète. Clarté d’attaque, ciselure, intelligence des contrastes, souplesse du phrasé et conscience des styles... Passée la figure d’ouverture de l’Allegro maestoso, quel cantabile ! Cela belcantote, certes, mais sans rubato excessif, dans une fluidité que nourrissent les échos harmoniques démultipliés. C’est un Chopin à grand souffle, paradoxe quand on songe à l’homme lui-même, qui souffrait d’une grave insuffisance respiratoire, comme le rappelle Giovanni Morelli au sein d’un tableau pathologique dont le diagnostic demeure discuté. Le musicologue évoque notamment l’hypothèse d’une affection congénitale, plutôt que la seule tuberculose traditionnellement invoquée. Il décrit un pianiste que la fatigue pouvait terrasser, rétif aux puissances sonores et aux crescendos éprouvants. Or, voici qu’avec cette Troisième Sonate, le compositeur à la respiration défaillante invente des phrases d’une extraordinaire ampleur, comme si la musique lui offrait ce que lui refusa le corps. Et Arielle Beck donne précisément à cette contradiction toute sa dimension poétique : le chant respire largement, sans forcer. Molto vivace, le Scherzo laisse entrevoir ce que Debussy saura puiser à pareille source, avant qu’un chant s’étire puis s’éteigne avec un naturel confondant. Le Largo est admirablement tenu. Peut-être aimerait-on y entendre davantage d’audace dans les pianissimi, quelques risques supplémentaires aux confins du silence… mais cela viendra, la pianiste est si jeune encore. Quant au Presto non tanto final, fermement architecturé dans la résonance et la polyphonie, il transporte de l’opéra vers le ballet. Cette saine conception jamais ne sacrifie la structure au vertige.
La Sonate en ut mineur Op.29 n°4 de Sergueï Prokofiev, bien moins fréquentée que certaines de ses consœurs, confirme une curiosité décidément réjouissante – au printemps dernier, à la Grange de Meslay, Arielle Beck abordait déjà une sonate d’Hindemith [lire notre chronique du 7 juin 2026]. Elle ne se contente donc pas des partitions qu’une carrière naissante pourrait commodément aligner. Dans l’Allegro molto sostenuto, elle fait chanter les danseurs d’un univers implacable, et respecte scrupuleusement l’accentuation sans céder au tonitruant. Sous ses doigts l’Andante assai prend une dimension presque chorale, sorte de chœur impossible où surgit, au détour d’une étrange halte, une couleur d’accordéon façon Petrouchka (Stravinsky). Enfin, l’Allegro con brio, ma non leggiero déploie une telle variété de timbres qu’on en oublierait presque l’instrument ; c’est désormais de l’orchestre !
Et ce n’est pas fini… À l’enthousiasme du public, la pianiste répond avec une générosité peu commune – rien moins que deux bis, dont le premier n’est autre que la Sonate en la mineur Op.28 n°3 de Prokofiev ! Sept minutes de fièvre, de fulgurances et de contrastes, servies avec un brio et une sensibilité qui n’ont rien à envier au programme officiel. Puis la Berceuse en ré bémol majeur Op.57 de Chopin referme la soirée, dentelle de variations sur un balancement obstiné, jusqu’aux derniers accords. Quelle merveilleuse façon de prendre congé ! On aura entendu bien davantage qu’une jeune virtuose prodigieusement douée : une musicienne déjà souveraine dans ses choix, attentive à ce que chaque œuvre réclame, et qui semble avoir compris qu’au piano, la véritable autorité n’a nul besoin de s’exhiber.
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