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Chroniques
récital du pianiste Adam Laloum
Alban Berg, Johannes Brahms, Franz Schubert et Robert Schumann
De 1828 à 1909 : c’est dans un romantisme élargi qu’Adam Laloum fait voyager le public de l’Auditorium de la Maison de la radio et de la musique, venu en nombre assister à un récital dont la générosité programmatique s’avère exemplaire. 1909, c’est l’année durant laquelle Berg compose son opus 1 ; 1828 est celle de l’ultime sonate de Schubert, couchée sur la page quelques semaines avant la disparition du musicien – ainsi la seconde partie de ce rendez-vous est-elle placée du commencement de l’un à la fin de son aîné, tous deux viennois, quand la première s’inscrit dans une filiation artistique et amicale, celle de Schumann et de Brahms.
Adam Laloum ouvre le concert par la méditative Romanze en fa# majeur Op.28 n°2 conçue par Robert Schumann en 1839 et indiquée „Einfach“, (avec simplicité),pour laquelle il ménage une sonorité relativement fermée, signant une approche subtilement intériorisée dont l’amble feutré et la discrète tendresse font les principales qualités. Le compositeur est à la veille de sa troisième décennie d’existence, dont les épousailles avec Clara marqueraient bientôt l’avènement. Un jour d’automne, un tout jeune homme vient le solliciter à domicile : dès cette première rencontre, en 1853, Schumann admire un Johannes Brahms de vingt ans plus que doué, dont il fait un familier de son quotidien. Cinq mois plus tard, le maître, alors âgé de quarante-quatre ans, est tiré du Rhin par deux pêcheurs après qu’il s’y soit jeté du pont à la suite de plusieurs épisodes psychotiques. On le conduit à Endenich, dans la clinique du docteur Franz Richarz, praticien qui ne comprend guère son état parsemé de vertiges, de diverses crises phobiques et d’un mutisme paranoïaque progressif – autant de symptômes présents dès la fin de l’adolescence du sujet déjà dipsomaniaque : alcool, mais surtout innombrables potions médicamenteuses autoprescrites par ce grand hypocondriaque de toujours, prises en des quantités largement toxiques, parmi lesquelles des remèdes mercuriaux censés faire barrage à une syphilis qui n’eut d’autre vérité que l’obsession fantasmatique dont souffrait le malade (nul stade tréponémique tertiaire constaté sur son cerveau lors de l’autopsie). La rigoureuse réclusion qui lui est imposée aura définitivement raison du peu d’envie de vivre qui lui restait : il se tait, refuse de se nourrir, puis s’éteint, après vingt-huit mois d’un sinistre séjour.
Avant la mort de Robert, Clara, qui jamais ne lui offrit la consolation qu’eût sans doute été la visite de leurs enfants, entreprend une correspondance ambiguë avec le fort beau Johannes, une amitié amoureuse demeurée platonique, principalement portée par l’admiration de l’Hambourgeois pour la grande pianiste, sentiment mâtiné d’une sorte de voyeurisme inconscient et a posteriori de ses amours avec l’aîné. À l’été 1878, Brahms a désormais l’âge qu’avait Schumann mourant. Lors d’un séjour au Wörthersee, il écrit les huit Klavierstücke Op.76 qui, suivant une facture qui fait la typicité de son style, fréquentent les souvenirs de Chopin, de Schubert et de Schumann lui-même sans qu’il soit toutefois possible de ne pas reconnaître leur seul auteur. Dès la puissante vague du premier Capriccio, Adam Laloum dessine un abord nettement contrasté où respire une certaine verve épique. Une grâce un rien mafflue survient dans le Grazioso (III, Intermezzo), que son jeu cultive jusqu’à la fin du cycle, au fil d’une interprétation au grand souffle, parfois fantasque. De fait, la Fantasie est l’autorité qui organise l’ultime des huit Novelletten Op.21 composées en 1838 par le futur patient d’Endenich : indiquée „Sehr lebhaft“ (Très animé), elle se fait l’écho d’inspirations littéraires résolument romantiques, autant de changements de cap où s’exprime puissamment l’inventivité du pianiste.
Le temps de l’entracte fait quitter Düsseldorf pour Vienne. Plus précisément Hietzing, où Alban Berg conçoit sa Sonate dont l’élaboration est, pour ainsi dire, supervisée par Arnold Schönberg, la première œuvre de son bref catalogue. À vingt-quatre ans, il a assimilé la longue tradition de la sonate pour piano qu’il fait sienne à travers une page qui annonce ses prochaines compositions : plus qu’un adieu à l’héritage, c’est à le magnifier vers d’autres horizons qu’il semble s’ingénier à travers une page moderne et cependant ancrée dans le passé. Les commentateurs ont souvent avancé que, des trois fameux Viennois du premier XXe siècle, il aurait été le moins radical, ce qui d’ailleurs reste à prouver : certes, le fragment webernien paraît plus aventureux, de prime abord, mais la grande forme, si savamment maîtrisée dès cette sonate de 1909 – quasi contemporaine de la Passacaille d’Anton von Webern (1808) et composée cinq ans après l’idylle Im Sommerwind (1904) encore très loin du choc frontal de l’Opus 6 (Sechs Stücke für orchester, 1910) – amorce les audaces de son Quatuor à cordes, créé le même jour de 1911. Voilà qui n’échappe pas à Laloum dont la lecture en souligne autant la couleur d’un antan non désuet que le ressort novateur, servis par une rare transparence de l’articulation et par une sonorité soigneusement veloutée.
Après son hospitalisation de 1823, le jeune Franz Schubert – il n’aura loisir de devenir vieux – composa comme un forcené durant les quatre ans qui lui restaient à vivre. Il se savait atteint d’une syphilis (avérée, celle-ci) contractée « dans un état d’exaltation éthylique presque habituel au cours de fréquentations frénétiques de partenaires sexuels occasionnels », précise Giovanni Morelli (Musica e malattia), d’où peut-être la nécessité d’écrire encore et encore, avant qu’aux disgrâces dermatologiques succèdent les irrémédiables atteintes cérébrales. Ce n’est pourtant pas la Belle endormie qui aurait raison de son souffle : sensiblement affaibli, le musicien ne résiste pas au choléra du porc dont la virulence s’est résumée en septicémie intestinale, le terrassant dans une fièvre délirante – « Je me sens si lourd sur ce lit qu’il me semble que je vais littéralement le traverser », confiait-il à Franz Paul Lachner, l’ami navarois venu à son chevet. Trois semaines plus tôt, il traçait la double-barre finale de la Sonate en si bémol majeur D.960, vaste architecture au caractère plutôt confiant, sinon serein, qui, sous les doigts d’Adam Laloum, bénéficie d’une remarquable ciselure, ne cédant jamais, y compris dans l’Andante sostenuto, à quelque pathétique emphase. On admire la lumière toute personnelle qu’il dirige sur le chant, méticuleusement nuancé. Bien peu de récitals jouissent d’un tel niveau de musicalité et d’inspiration.
BB
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