Chroniques

par bertrand bolognesi

récital du pianiste Jan Niković
Granados, Rameau, Schumann et Scriabine

Festival international de piano / Auditorium Marcel Pagnol, La Roque d'Anthéron
- 7 août 2026
Le jeune Croate Jan Niković joue Granados, Rameau, Schuman et Scriabine
© franck denis

La quarante-sixième édition du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron inaugure une ère nouvelle. Après plusieurs décennies placées sous la direction artistique de son fondateur René Martin, celle-ci est désormais collégiale, confiée aux pianistes Claire Désert et Nelson Goerner ainsi qu’au violoncelliste et chef d’orchestre Victor Julien-Laferrière. Sans bouleverser une formule qui a largement fait ses preuves, ce triumvirat affirme une attention particulière aux nouvelles générations. C’est précisément l’une de leurs figures que nous découvrons cet après-midi à l’Auditorium Marcel Pagnol, Jan Niković, jeune artiste croate déjà remarqué dans divers concours et invité par plusieurs orchestres de premier plan.

Avec Le rappel des oiseaux, qui ouvre un choix de Pièces de clavecin de Jean-Philippe Rameau, l’abord est un peu lourd, presque brutal, quoique d’une impeccable précision. Quelques minutes dissipent cette tension liminaire, et Les tendres plaintes déploient une exquise délicatesse, faisant place à La poule qui révèle ce qui sera l’un des caractères les plus attachants de ce récital : Niković joue. Entendons le verbe dans tous ses sens – il fait de la musique, certes, mais encore s’en amuse, avec une fantaisie gourmande qui jamais ne lorgne vers la désinvolture.

Cette disposition trouve naturellement à s’épanouir dans Carnaval Op.9 de Robert Schumann. L’entrée en matière est drue, volontiers sonore – un rien casserole, osons le mot, de celles dont on signale une fête plus ou moins débridée –, servie par un Fazioli dont la puissance satisfait autant que la clarté. Surtout, Jan Niković se montre agréablement gamin dans les sinuosités biscornues de l’œuvre. Il sait ménager une ritournelle interrompue, sourire du rythme lombard et de ses brusques déséquilibres, sans jamais heurter son toucher. Les épisodes mélancoliques respirent avec le même naturel. En somme, l’artiste use des qualités de son âge, et il a bien raison – ardendo, assurément, mais sans confondre ardeur et précipitation.

Dans El amor y la muerte, cinquième pièce des Goyescas Op.11 d’Enrique Granados, le travail de la nuance se fait plus raffiné encore. Une inventivité constamment en éveil nourrit une splendide ciselure. La fougue suscite toutefois quelques notes égarées, revers presque prévisible de cette générosité. Tout autre est le climat des Cinq Préludes Op.16 d’Alexandre Scriabine. Le premier se meut en une sereine fluidité. L’Allegro semble poser davantage de questions qu’il n’apporte de réponses, tandis que l’Andante cantabile confirme une faculté jusqu’alors moins évidente, celle d’intérioriser entièrement le discours et, ce faisant, d’absorber l’écoute. Le Lento, quasi aphoristique, prolonge ce saisissant retrait.

La Sonate en fa# mineur Op.30 n°4 lui résiste davantage. Quoique fort bien engagé, l’Andante peine ensuite à trouver pleinement sa construction. Mais le Prestissimo volando rétablit aussitôt l’évidence : sous les doigts de Jan Niković, même la vélocité chante, et c’est un bonheur. En second bis, la Dixième Rhapsodie hongroise S.244 de Ferenc Liszt achève de rendre le jeune homme à son élément naturel, le jeu, jusqu’à faire surgir du piano quelque imaginaire cymbalum. On en redemande !

BB