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Chroniques
récital Paul Lecocq
Beach et Schumann
Dernier jour de notre séjour au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron. Tout a une fin, même ces journées chaudes auxquelles succèdent des nuits miraculeusement fraîches qui rendent possible le repos. Mais à 18h, lorsque nous gagnons les gradins du Parc de Florans, le soleil, lui, ne s’est pas encore posé sur l’oreiller. C’est sous ses derniers assauts que paraît Paul Lecocq, dix-sept ans à peine, lauréat l’an dernier du prestigieux Concours international de piano Clara Haskil et, depuis quatre ans, élève de Claire Désert et Romano Pallottini au CNSMD de Paris.
La Partita en ré majeur BWV 828 n°4 de Johann Sebastian Bach révèle immédiatement une étonnante maturité. L’Ouverture bénéficie d’une ciselure idéale – Lecocq sait ce qu’un pianiste peut apprendre des instruments anciens, lui qui pratique également le clavecin. Il agrémente adroitement son jeu sans jamais faire démonstration de savoir baroque. L’Allemande paraît toutefois un peu étriquée, revers de cette précision, tandis que la Courante manque encore de respiration et d’élan. La lecture demeure alors assez cérébrale, tenue à quelque distance des danses de cour dont la suite conserve la mémoire. Plus loin, le Menuet, habilement piqué et parfois à peine louré, retrouve une élégance parfaitement naturelle. Quant à la Gigue fuguée, le jeune homme se garde bien de la faire courir : souple, fermement articulée, elle maintient la couleur sans jamais verser dans la monochromie.
Avec les Kreisleriana Op.16 de Robert Schumann, tout change. Après plusieurs lectures de ce compositeur entendues durant notre séjour, nous attendions encore cette houle, ce vertige qui font vaciller le discours sans jamais en détruire l’architecture. Et les voici ! Extrêmement agité lorsque la musique l’exige, Paul Lecocq n’hésite pas à prendre le temps de construire ses développements, quitte à s’aventurer, avec un bonheur certain, dans le gras du son. Ailleurs, la ligne se souvient du Lied, voire du choral. Surtout, le pianiste signe des moments délicieusement zinzins. Il ose l’hors-norme, ce qui chez Schumann revient paradoxalement à respecter la norme, le cadre n’existant sans doute que pour être débordé. Rien n’est jamais tout à fait serein, même lorsque la musique semble s’apaiser. Lecocq fait de ces moments moins un repos qu’une sorte de léthargie pathologique, un empêchement du mouvement dont les contrastes parfois échevelés révèlent la lutte intérieure. Florestan et Eusebius ne se succèdent plus mais paraissent se disputer un seul et même corps.
C’est là que l’âge du musicien stupéfie le plus, non dans une virtuosité que l’on pourrait tenir pour acquise chez un lauréat de concours, mais dans la capacité à ne pas assagir Schumann, à accepter ses embardées et ses contradictions sans les transformer en effets. Encore adolescent, Paul Lecocq possède tout le temps d’élargir certaines respirations et de laisser davantage danser son Bach. Qu’il puisse déjà faire divaguer Schumann, voire divaguer avec lui, est autrement précieux.
En bis, la Sonate en la mineur K.175 de Domenico Scarlatti ramène au clavecin… via Steinway, ce qui ne relève en rien de quelque intrigante malacie. L’artiste retrouve là, avec une évidence réjouissante, cette fréquentation des instruments anciens qui ouvrit son récital. Une boucle se referme – tandis que notre dernier jour rocassier, lui, ne fait que commencer.
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