Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Seong-Jin Cho
Bach, Chopin, Schönberg et Schumann

Festival international de piano / Parc de Florans, La Roque d’Anthéron
- 8 août 2026
Le pianiste pianiste Seong-Jin Cho joue Bach, Chopin, Schönberg et Schumann
© franck denis

À peine moins de deux heures après que Zlata Chochieva a quitté la scène du Parc de Florans [lire notre chronique du jour], Seong-Jin Cho lui succède pour le grand rendez-vous de cette deuxième soirée à La Roque d’Anthéron. Nous n’avions encore jamais entendu en concert le pianiste coréen et, disons-le sans ménager artificiellement notre jugement, cette rencontre compte parmi les plus fortes de notre séjour au Festival international de piano.

La Partita en si bémol majeur n°1 BWV 825 de Johann Sebastian Bach suffirait presque à expliquer pourquoi. Cho cisèle, dessine ou grave ce qui mérite de l’être sans jamais surcharger le trait. Dans l’Allemande, une reprise s’approche du grand genre mais s’arrête exactement avant d’en franchir la frontière, ce qui prouve une extrême élégance, soutenue par une rigueur lumineuse qui n’a rien de sévère. Méditative, déliée sans jamais se pâmer, la Sarabande danse sensiblement avec sa propre pulsation, tandis que les agréments s’inscrivent avec une délicatesse presque humble. Le premier Menuet avance dans un amble léger et recueilli, comme une danse des esprits ; le second introduit quelque cordialité paysanne à la cour, avant une Gigue lancée à tombeau ouvert. Plus remarquable encore, l’artiste suggère des timbres qui excèdent ceux du piano, révélant dans la polyphonie des lignes instrumentales inattendues.

Ce dernier talent sert admirablement la Suite Op.25 d’Arnold Schönberg. Dans le Präludium, Seong-Jin Cho rend la partition intelligible sans jamais avoir l’air de l’expliquer – quelque chose de boulézien affleure dans cette clarté –, puis Gavotte et Musette, tracées au cordeau, jouent finement des contrastes. Plus secret, l’Intermezzo explore la dynamique et la sonorité au delà des seuls piqués. Surtout, la logique du programme éclate : après les danses anciennes revisitées par Bach viennent celles dont Schönberg réactive les formes par-delà la radicalité de son langage. Une Gigue proprement infernale conclut la Suite sous les acclamations ! Obtenir pareil succès public avec cet opus n’est pas le moindre tour de force.

Faschingsschwank aus Wien Op.26 de Robert Schumann s’impose moins immédiatement. Un peu marqué, l’Allegro tarde à trouver la fantaisie attendue, avant que soudain le jeu se hérisse et rejoigne cette instabilité fiévreuse si singulièrement schumannienne. Dépouillée et quasi lointaine, cette version de la Romanze installe une lasse déréliction. Après l’aigre-doux du Scherzino, l’Intermezzo, directement enchaîné, lance un véritable cri de souffrance, dans une jouissance lyrique désespérée. Le Finale se déchaîne, fébrile, jubilatoire mais jamais heureux, forcené jusqu’à l’acharnement.

En seconde partie, quatorze Valses de Fryderyk Chopin composent un parcours dont nous retiendrons la fine dramaturgie – le compositeur n’aurait pu y prétendre, lui que sa santé contraignait à s’allonger dans un sofa après avoir joué vingt minutes consécutives, il est assez troublant de se le rappeler. Cho enchaîne d’abord presque sans respirer et aussitôt le tournis gagne. Ailleurs, il suspend longuement le temps entre deux pièces. Sous l’élégance sans fard affleurent peu à peu malaise, vertige et mélancolie. L’Adieu refuse tout attendrissement facile et, par sa pudeur même, atteint le creux de l’estomac. Plus loin, un pianississimo dolcissimo aventureux suspend l’écoute. À mesure que progresse ce singulier voyage, Chopin finit même par rejoindre Schumann, tel qu’entendu avant l’entracte : mêmes gouffres entrevus sous la danse, même possibilité que la fête se retourne contre elle-même. L’éclat et la virtuosité demeurent, mais jamais comme fins.

En bis, une étourdissante paraphrase viennoise, Wiener Abend Op.56, Konzertparaphrase über Johann Straußsche Walzermotive (aus “Fledermaus” und andere), du Praguois Alfred Grünfeld peut alors rendre la valse à ses (déraisonnables) plaisirs. Délicieusement hors norme, comme l’a décidément été ce récital !

BB