Chroniques

par bertrand bolognsi

récital Vincent Ong
Bartók, Haydn, Mendelssohn et Prokofiev

Festival international de piano / Parc de Florans, La Roque d'Anthéron
- 7 août 2026
Le pianiste Vincent Ong joue Bartók, Haydn, Mendelssohn et Prokofiev
© franck denis

Quelques heures après Jan Niković [lire notre chronique du jour], c’est à un autre représentant de la jeune génération que le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron donne la parole. Le Malaisien Vincent Ong prend place devant le Bechstein installé sur la scène de l’étang, au Parc de Florans, avec un programme dont l’ambition ne fait aucun doute, du redoutable opus 18 de Bartók au non moins musclé opus 82 de Prokofiev.

La première des trois Etűdök de Béla Bartók, Allegro molto, annonce immédiatement d’excellents moyens. Tout est en place, précisément articulé, avec ces amorces de danse maintenues au second plan comme il convient, même si le son paraît un rien court. L’Andante sostenuto laisse davantage perplexe. Le nuage de la main droite s’avère quelque peu mécanique et l’on souhaiterait que la gauche chantât plus librement. Nulle véritable prise en défaut, certes, mais la musique semble encore devoir se frayer un chemin à travers la maîtrise de l’instrument. Le troisième volet est le plus nuancé, mais dans une nuance qui paraît elle-même relever d’un mécanisme parfaitement réglé – ainsi la technique gouverne-t-elle là où l’on aimerait parfois qu’elle consentît à servir.

Cette impression s’accuse dangereusement dans Joseph Haydn. Le Largo assai en mi majeur Hob.III:74 paraît cru, curieusement plat, et cultive une simplicité dont le raffinement trop apprêté finit par sembler artificiel. L’interprétation de la Sonate en mi majeur Hob.XVI:31 ne dissipe guère le malaise, avec un Moderato inhabité, un Allegretto que gagne cependant une présence plus nette puis le Presto final gentiment ciselé, dentellisé même, sans que pareil ouvrage suffise à faire oublier une vacuité expressive certaine.

Les six Lieder ohne Worte Op.102 de Felix Mendelssohn souffrent plus encore de cette uniformité. D’un compositeur à l’autre, Ong conserve une seule et même pâte sonore, comme si Bartók, Haydn et Mendelssohn sollicitaient de l’instrument semblable toucher. Or le chant mendelssohnien réclame rondeur et moelleux, et c’est précisément ce qui fait ici défaut.

Le changement est donc d’autant plus frappant avec la Sonate n°6 en la majeur Op.82 de Sergueï Prokofiev, première des trois sonates de guerre. Dès l’Allegro moderato, quelque chose advient enfin. La percussivité requise ne bannit plus le chant et, surtout, le pianiste s’engage. Est-ce une affinité particulière avec cette partition ou celle-ci le contraint-elle à quitter sa réserve ? Qu’importe : l’architecture est remarquablement édifiée et confirme, s’il en était besoin, une technique de premier ordre. Dans l’Allegretto, la nuance, jusqu’alors fabriquée, fait désormais sens. Subtilement distillée, elle installe même le danger sous les dehors d’une étrange marche de ballet. Tempo di valzer pourrait presque rencontrer la grâce, n’était une palette sonore encore trop étroite pour lui conférer toute son ampleur, ainsi qu’une baisse de tension qui bientôt le rend assez terne. Vincent Ong ressaisit les rênes dans le Vivace conclusif où à nouveau impressionne sa maîtrise, sans parvenir à emporter tout-à-fait l’adhésion.

Donnée en bis, l’Arabesque Op.18 de Robert Schumann ne modifie pas notre sentiment : Vincent Ong possède manifestement l’outil, mais sans doute lui serait-il bon de quelquefois oublier qu’il le possède – ce jour viendra où sous ses doigts la musique pourra bien davantage surprendre et ravir.

BB