Chroniques

par irma foletti

Requiem imaginaire pour Charles Quint
La Tempête, Simon-Pierre Bestion

Festival d’Ambronay / Abbatiale
- 11 septembre 2026
Simon-Pierre Bestion au Festival d’Ambronay 2026 : Requiem pour Charles Quint
© bertrand pichène

C’est ce soir la première venue au Festival d’Ambronay de La Tempête, compagnie vocale et instrumentale fondée en 2015 par Simon-Pierre Bestion [lire nos chroniques des Vêpres de Rachmaninov et de L’incoronazione di Poppea]. Le chef a conçu un Requiem imaginaire pour Charles Quint, suite d’extraits puisés dans des œuvres d’une quinzaine de compositeurs situés entre les XIIe et XVe siècles. Le programme ressemble de très près à l’enregistrement paru en avril dernier, intitulé Bomba Flamenca – Les funérailles imaginaires de Charles Quint. D’après la brochure de salle, il s’agit en majorité de musique à caractère arabo-andalous, le terme Bomba flamenca illustrant les influences apportées par les chanteurs et musiciens venus des Flandres sous le règne Charles Quint, s’étendant alors Saint-Empire germanique, les royaumes d’Espagne, d’Autriche, des Pays-Bas espagnols, de Milan et de Naples.

Simon-Pierre Bestion prend également en charge la mise en espace du concert, avec la scène principale placée à la croisée du transept de l’abbatiale, mais aussi deux plus petits podiums situés dans la nef, de part et d’autre des rangs de spectateurs. Les instruments à vent viennent régulièrement y jouer : les quatre bois d’un côte (flûtes à bec, doulcianes, duduk, clarinette) et les cinq cuivres (saqueboutes, cornets à bouquins, cornemuse) de l’autre. Mauvaise pioche pour nous, notre siège en bout de rangée donne directement sur les pavillons des saqueboutes, nous amenant à nous boucher régulièrement l’oreille droite, au risque de perdre l’ouïe ! Nous en apprécions d’autant plus les moments où ces musiciens rejoignent la scène principale – il faut reconnaître que leur présence au plus près écrase tout concurrence acoustique ; difficile par exemple, sans l’aide de la brochure, de reconnaître le texte chanté, voire de détecter la langue utilisée ou de déceler la présence vocale pendant certaines mesures.

La spatialisation fait aussi se déplacer les chanteurs à divers endroits de l’abbatiale. Ainsi la représentation démarre-t-elle par un Codex Calixtinus chanté a cappella depuis l’entrée de l’édifice, dans une polyphonie à caractère fortement religieux qui précède l’entrée des musiciens depuis l’extérieur par une porte latérale – La guerre de Clément Janequin, puis La Bomba de Mateo Flecha El Viejo –, aux sonorités davantage arabo-andalouses, les saqueboutes ponctuant par instants cette marche qui peut évoquer l’avancée d’une caravane en paysage aride. Certains jeux de lumières agrémentent le concert, des éclairages fixes ou encore une lampe que les choristes se passent de main en main, ainsi que de l’émission de fumée pendant deux numéros.

C’est tout de même assez loin d’un requiem classique, avec de nombreux passages joyeux, dansants, comme Ad mortem festinamus (comme son nom l’indique) du Livre vermeil de Montserrat, morceau sautillant dont le rythme s’accélère, ou encore Tod’ aquel que pola Virgen des Cantigas de Santa María, au tambourin et chœur a cappella, cadencé comme lors d’une feria du Sud-ouest. Les extraits alternent en général entre lent et rapide, avec parfois de beaux effets stéréophoniques, par exemple lors de Guimel de Marbrianus de Orto.

Le chœur réalise une belle prouesse, à la fois vocale et sans heurts lors de ses déplacements. L’homogénéité est assurée et les timbres séduisants, autant par pupitres séparés que pour l’ensemble. Les solistes ont peu de parties séparées, intervenant le plus souvent en tutti. On remarque tout de même la profondeur d’instrument de la basse René Ramos Premier [lire nos chroniques de Like flesh et de Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit], ainsi que le timbre sombre et aux couleurs parfois presque masculines de l’alto Fanny Châtelain. Les numéros s’enchaînent sans pause quand les styles le permettent, et le spectacle avance en suscitant en permanence l’intérêt. Les musiciens aussi font un sans-faute.

Parmi cette bonne vingtaine de morceaux, signalons l’exceptionnel Parce mihi, Domine de Cristóbal de Morales, avec les choristes répartis, chacun à bonne distance de l’autre, sur tout le périmètre de l’abbatiale, ce qui produit une douceur de son enveloppante, dans une acoustique paradisiaque – ce passage est d’ailleurs le seul dont on ait la certitude qu’il fut joué lors des funérailles de Charles Quint. En bis, les artistes interprètent un joyeux spiritual, My soul’s benn anchored in the Lord, puis reprennent une page brève du menu.

IF