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The wreckers | Les naufrageurs
opéra d’Ethel Smyth
Ce soir, reprise, au Badisches Staatstheater de Karlsruhe, de The wreckers d’Ethel Smyth, dans la mise en scène de Keith Warner créée le 29 septembre 2024. Distinguée en 2025 par Opernwelt comme redécouverte de l’année, cette production s’attelle à la version anglaise de 1909, rarement représentée en Allemagne. Karlsruhe entretient d’ailleurs avec la compositrice une histoire ancienne, puisque dès 1901, Felix Mottl fit ici représenter Fantasio, le premier opéra de la compositrice (d’après Musset), créé trois ans auparavant à Weimar.
Née en 1858 dans une famille anglaise aisée, Ethel Smyth dut imposer à ses parents sa volonté d’étudier la musique. Elle gagna Leipzig en 1877, fréquenta Clara Schumann, Brahms et Tchaïkovski. Du Russe elle reçut de précieux encouragements à composer pour l’orchestre. Son indépendance ne fut pas seulement artistique : engagée auprès d’Emmeline Pankhurst dans le mouvement des suffragettes, elle écrivit en 1911 The march of the women, devenu l’un de leurs hymnes, et connut la prison pour avoir participé à une action militante. Cette femme, que George V fit Dame Commander de l’Empire britannique en 1922, avait obtenu la reconnaissance de plusieurs universités. Devenue progressivement sourde, elle se consacra davantage à l’écriture et publia de savoureux volumes de souvenirs. Sa longue amitié avec Virginia Woolf témoigne d’une personnalité refusant les frontières assignées aux femmes. Mais réduire Smyth à son féminisme serait lui faire subir une nouvelle injustice, car elle fut d’abord une compositrice au grand talent, dont les six opéras explorent des univers remarquablement divers.
The wreckers, son troisième ouvrage lyrique, naquit des récits recueillis au cours de ses séjours en Cornouailles. Sur cette côte battue par les tempêtes, des communautés misérables auraient attiré les navires sur les récifs pour s’emparer de leurs cargaisons, allant jusqu’à supprimer les survivants. L’artiste confia ce matériau à Henry Bennet Brewster (1850-1908), écrivain britannique né à Paris, rencontré à Florence en 1882 et devenu son plus proche confident. Également philosophe, auteur notamment de The theories of anarchy and of law (1887) et de The prison (1891), Brewster s’interrogeait sur la loi, la liberté et les convictions individuelles. Ces préoccupations trouvent ici un terrain dramatique saisissant.
Sous l’autorité du pasteur Pascoe, un village de naufrageurs se croit investi d’une mission divine : provoquer les naufrages et dépouiller les victimes devient un devoir envers Dieu. Le pêcheur Mark allume clandestinement des feux pour prévenir les équipages. Thirza, jeune épouse de Pascoe, partage sa révolte et son amour. Dénoncés, les amants seront condamnés par ceux-là mêmes dont ils refusent les crimes. Avis, ancienne maîtresse de Mark, ajoute à cette violence collective les ravages de la jalousie. Brewster évite de distribuer simplement bons et méchants, chacun agissant dès lors selon sa propre conception de ce qui est juste. Initialement rédigé en français sous le titre Les naufrageurs, le livret fut traduit en allemand pour la création de Strandrecht, le 11 novembre 1906 à Leipzig. Smyth découvrit avec consternation les importantes coupures imposées à sa partition, notamment au troisième acte. Avec Thomas Beecham, elle révisa ensuite l’ouvrage, présenté en anglais à Londres, le 22 juin 1909, sous son titre définitif. C’est cette version qui nous parvient aujourd’hui, après une longue éclipse et plusieurs étapes récentes de redécouverte (notamment à Glyndebourne en 2022).
Keith Warner refuse le pittoresque des falaises cornouaillaises [lire nos chroniques de Die Teufel von Loudun, Tannhäuser, The merchant of Venice, Otello, La Cenerentola, Der Besuch der alten Dame, Vanessa, Mathis der Maler et Giulio Cesare in Egitto]. Inspiré par La terre inhabitable de David Wallace-Wells, il transporte l’action dans un avenir ravagé par le dérèglement climatique. Le décor de Tilo Steffens évoque un centre de recherche transformé en refuge : parois métalliques, coursives, énormes ouvertures circulaires composent un univers clos qu’on ne quitte que muni d’un masque à gaz. Les costumes de Julia Müer et Verena Polkowski accentuent la brutalité d’une population réduite à la survie. Warner résume son propos d’une formule, « We are the wreckers » – nous sommes les naufrageurs, autrement dit les artisans du désastre dont nous nous déclarons victimes. Dans l’entretien que publie la brochure de salle, il évoque également Freud, les affrontements du désir et du pouvoir, ainsi que l’opposition entre principes apollinien et dionysiaque. À la discipline religieuse répondraient les débordements d’une communauté avide de plaisirs et de violence. Jack, dernier enfant d’une humanité presque stérile, reçoit un statut quasi sacré. Au deuxième acte, des caisses suspendues font surgir les fragments d’un monde disparu. Ces images mentales donnent à la passion de Thirza et Mark un espace que leur refuse la réalité. L’étreinte ultime, engloutie dans les vagues, ne relève plus seulement du sacrifice amoureux et accuse une société qui détruit ceux qui cherchent à la sauver. L’actualisation est insistante, mais sa cohérence dramaturgique évite l’illustration militante.
La distribution renouvelle plusieurs protagonistes de 2024. Ann-Beth Solvang prête à Thirza un mezzo-soprano ample, solidement projeté, dont les couleurs sombres nourrissent la détermination autant que la sensualité [lire nos chroniques de Flavius Bertaridus et de Six Songs for the unquiet traveller]. Sa présence dramatique empêche le personnage de se réduire à une victime. À cette intensité, Brett Sprague oppose un ténor lyrique souple et chaleureux. Son grand air du deuxième acte révèle un Mark moins héroïque que profondément humain. Ralitsa Ralinova fait d’Avis une figure redoutable dont la séduction se retourne en fureur vindicative. Son soprano incisif et son engagement scénique donnent du relief à la jalousie destructrice [lire notre chronique de Die Hamletmaschine]. Konstantin Gorny impose en Pascoe une basse sonore, autoritaire, qui laisse néanmoins percevoir la fragilité du prédicateur lorsque ses certitudes vacillent [lire nos chroniques d’I puritani, Rigoletto, La Gioconda, Parsifal et Der fliegende Holländer]. Klaus Schneider campe Tallan avec une truculence bienvenue. Armin Kolarczyk prête à Lawrence, le gardien de phare, un baryton vigoureux [lire nos chroniques de Star-Child et de Rusalka]. Melanie Lang incarne Jack, tandis que Liangliang Zhao (Harvey) complète efficacement l’ensemble. La direction d’acteurs, particulièrement attentive aux rapports de domination, donne à cette communauté une réalité inquiétante.
Et la musique ?
Elle est la raison première de cette redécouverte. Formée dans l’admiration de Brahms et nourrie par la faconde wagnérienne, Smyth possède un sens aigu de la construction, de l’orchestration et du théâtre. L’Ouverture laisse affleurer le souvenir du fliegende Holländer; l’air de séduction d’Avis évoque Carmen, tandis que l’élan passionné de Thirza et de Mark rappelle Tristan und Isolde. Toutefois, ces parentés n’épuisent nullement une écriture personnelle où les vastes courbes mélodiques rencontrent d’âpres rythmes, des tournures populaires et une polyphonie solidement architecturée. L’orchestre peint moins la mer qu’il n’en fait éprouver la menace, passant de la transparence des moments intimes à de puissantes déferlantes sonores. Le chœur occupe une place capitale, tour à tour communauté suppliante, foule exaltée et tribunal meurtrier : c’est un personnage collectif dont la violence s’alimente à sa propre ferveur. Les artistes du Badischer Staatsopernchor et de l’Extrachor lui donnent une vigueur impressionnante. À la tête de la Badische Staatskapelle, Ulrich Wagner mène avec énergie cette partition généreuse, en préserve les contrastes et soutient sans relâche sa tension dramatique. Entre l’héritage romantique et les interrogations du XXe siècle naissant, The Wreckers affirme la voix d’une musicienne pour qui la puissance expressive ne saurait se séparer d’une exigence morale.
HK
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