Chroniques

par laurent bergnach

André Suarès
Debussy

Le Condottière (2026) 198 pages
ISBN 978-2-48746-857-3
Le Condottiere réédite le "Debussy" (1922) d'André Suarès

Musicienne, musicologue et chercheuse ayant signé une thèse intitulée Émergence de la figure historique de Claude Debussy dans la presse et la littérature de son temps, Émilie de Fautereau Vassel se révèle une plume idéale pour préfacer l’ouvrage centenaire d’André Suarès (1868-1948), consacré à son contemporain. Aujourd’hui mal connu, l’homme aux multiples activités – poète, essayiste, tragédien, polémiste, critique d’art, etc. –, compte pourtant parmi les grands écrivains de son époque, aux côtés de Claudel, Gide et Péguy. C’est aussi un pianiste accompli, lequel découvre très tôt les premières pièces de Debussy, signalant à son ami Romain Rolland « une écriture musicale d’une maîtrise incontestable » (14 janvier 1890).

Après un premier ouvrage sur Wagner (1899), l’homme de lettres attend 1922 pour honorer son compatriote avec une prose plus fournie que dans ses premiers articles sur le même sujet – dans la rubrique Les grands concerts, du quotidien La République française. L’ouvrage que réédite Le Condottière – illustré par un bois gravé de Jean-Paul Dubray – comporte dix-sept courts chapitres semblables à des billets d’humeur qui mettent en lumière un aspect de l’art debussyste, sans recourir à une analyse rebutante pour le mélomane ordinaire. Tout y est subjectif, à l’instar de ses comparaisons tranchantes qui donnent du relief à l’ensemble : « Rameau est une machine de guerre pour Debussy », « Berlioz et Gluck lui sont aussi opposés que possible », « Ce que Moussorgski indique, Debussy l’achève », etc.

Sans se soucier de chronologie, Suarès évoque différentes œuvres de Debussy, avec une admiration fougueuse – sans négliger les moins comprises d’entre elles, Sonates et Épigraphes. Concernant les opus pour piano, on ne pourra jamais trop les admirer, écrit-il, tout en rapprochant ses deux compositeurs favoris : « La Cathédrale engloutie est le prélude de Lohengrin […] ». Concernant l’orchestre, il célèbre l’originalité de L’après-midi d’un faune­ [sic], comme la volupté inondant Sirènes et Saint-Sébastien [sic]. Enfin, plusieurs pages sanctifient Pelléas et Mélisande, un chef-d’œuvre mariant intensité et sobriété qui, malgré ses influences allemandes et russes, invente l’avenir du drame lyrique national.

S’il faut résumer Debussy en un mot, ce n’est pas celui d’impressionniste qu’il convient d’employer – « Il est au contraire le musicien qui fait partout usage des symboles » – mais celui d’harmoniste. Preuve en est que, tout au long d’un recueil qui tient de l’hagiographie, Suarès insiste sur les rejets debussystes (redondance, embonpoint, badigeon, etc.) pour en exalter les atouts (retenue, sensibilité, couleur, etc.) – « La nuance est la fée de Debussy ». L’ouvrage se clôt sur un portrait que livre l’auteur, suite à deux rencontres avec son modèle qui, jusque dans l’intimité, semble un solitaire, sinon un marginal – « Debussy n’est pas plus homme du monde que bohème de Montmartre ». Salutaire, la postface d’Antoine de Rosny informe davantage sur le succès de l’édition originale, puis de sa réédition, en 1936.

LB