Chroniques

par bertrand bolognesi

Antonín Dvořák
Concerto Op.104 – Rondo Op.94 – Klid Op.68/5

1 CD La Dolce Volta (2025)
LDV152
Raphaël Jouan et David Reiland joue le Concerto d'Antonín Dvořák

Trois œuvres, un même destinataire : Hanuš Wihan (1855-1920), grand violoncelliste de Bohême auquel Antonín Dvořák dédia le Rondo Op.94, Klid Op.68 n°5 et son fameux Concerto en si mineur Op.104. Le soliste ne devait pourtant pas créer ce dernier, honneur revenu au Britannique Leo Stern, en 1896. Raphaël Jouan réunit aujourd’hui ces pages avec l’Orchestre national de Metz Grand Est et David Reiland, son directeur musical, dont nous saluions récemment l’excellent travail dans Elektra en version de concert [lire notre chronique du 9 novembre 2025].

L’introduction orchestrale du Concerto, composé en 1894 et 1895 durant le séjour américain de Dvořák, cultive le mystère avant que les cordes, suaves autant que toniques, lancent véritablement le drame. Moins chambriste que les deux autres œuvres à l’affiche, cette lecture bénéficie d’une saine fluidité : Reiland ne presse rien, prenant le temps de goûter la fine sapidité de chaque épisode sans jamais interrompre le mouvement. L’entrée de Jouan possède l’autorité requise, avec juste ce qu’il faut de raucité. Une relative légèreté caractérise son jeu sans en diminuer la présence, malgré quelques aigus qui, parfois, semblent manquer d’assurance. Mais bientôt s’impose la ferveur du chant. Surtout, soliste, chef et orchestre accomplissent un remarquable travail de détail qui rend justice à l’indicible polymorphie de cet Allegro. La virtuosité n’y est jamais une fin et la dimension presque rhapsodique de l’épisode se déploie avec une liberté capable de désencombrer momentanément notre oreille des innombrables versions qu’elle accumula. Belle réussite pour une partition aussi exposée à la comparaison ! L’Adagio ma non troppo commence dans la douceur pastorale d’un choral discrètement wagnérien auquel répond le violoncelle. Et comme cela chante ! La tenue de l’interprétation ne confine jamais à la raideur : nul rubato complaisamment surenchéri, certes, mais aucune entrave non plus à la respiration du phrasé, à la vie de la nuance, constamment mobile. Jouan habite cette expressivité d’une dignité, voire d’une pudeur, qui s’en tient avec confiance à l’essentiel. Les répons de l’orchestre, ici véritablement chambristes, sont une bénédiction, d’autant que le chef obtient une clarté plutôt inhabituelle dans ce répertoire. La tension du Finale est immédiate, sans qu’il soit besoin de froncer les sourcils pour la produire. Rondement menée, la dramaturgie se change bientôt en fête : les thèmes s’enchaînent, s’enchevêtrent et s’enlacent avec une générosité réjouissante. Chaque pupitre de l’Orchestre national de Metz Grand Est affirme une autorité presque luxueuse, jusqu’aux dernières pages où le concerto délaisse progressivement l’héroïsme attendu pour une plus secrète émotion.

Les deux compléments ne sont nullement anecdotiques. Écrit pour violoncelle et piano en décembre 1891 puis orchestré deux ans plus tard, le Rondo en sol mineur Op.94 tournoie d’abord dans une danse dont les couleurs fleurent délicieusement la Mitteleuropa. Une volte-face conduit bientôt vers la danse slave, dont David Reiland marque délicatement le pas, avant qu’enfin le chant domine. Ainsi, en moins de huit minutes, Dvořák change-t-il plusieurs fois de caractère, de climat et jusqu’à la teinte émotionnelle de cet opus, avant un bref final où l’âpreté du violoncelle surprend.

Plus précieuse encore, Klid (Quiétude) provient de Ze Šumavy, cycle pour piano à quatre mains qu’inspira la grande forêt de Bohême occidentale s’étendant entre Plzeň, Prachatice et Český Krumlov. Le compositeur orchestra en 1894 cette tendre élégie contemplative dont le titre ne dit pourtant qu’une moitié du caractère : la sérénité y côtoie constamment l’ombre. Une sensualité discrète traverse la page, que Raphaël Jouan laisse affleurer sans insistance, tandis que Reiland cisèle une orchestration d’une subtilité extrême. Le lyrisme élégant de leur lecture trouve peut-être ici son expression la plus accomplie.

Il serait facile, devant un premier enregistrement avec orchestre et face à l’un des Everest du répertoire violoncellistique, de chercher l’exploit ou d’afficher une personnalité conquérante. Le soliste, d’ailleurs messin d’origine, fait tout autre chose. Son Dvořák convainc justement lorsqu’il cesse de vouloir démontrer – par la mobilité, la dignité, la qualité d’écoute avec le grand effectif et cette aptitude à laisser respirer le chant. David Reiland et sa phalange lorraine y sont pour beaucoup. Après le fracas straussien cité plus haut, les retrouver dans les délicats paysages de l’ancien empire central confirme surtout combien cette formation sait changer d’horizon sans perdre son identité.

BB