Chroniques

par bertrand bolognesi

Eugen d’Albert
Albumblatt – Impromtpu – Suite Op.1 – Vier Klavierstücke Op.16

1 CD Grand Piano (2026)
GP 969
La pianiste Sofja Gülbadamova joue Eugen d’Albert (1864-1932)

On connaît surtout Eugen d’Albert (1864-1932) pour Tiefland, quand on ne se souvient pas d’abord de l’extraordinaire pianiste que Liszt, qui l’appelait Albertus Magnus, rapprochait de Carl Tausig. Ce premier volume d’une intégrale de sa musique pour piano permet de suivre près de vingt années d’évolution, de l’adolescent encore nourri des maîtres à un musicien qui trouve peu à peu sa propre voix. Sofja Gülbadamova dispose pour cela d’un Steinway de 1898, acquis jadis par d’Albert lui-même, restauré en 2020 et aujourd’hui conservé à la Villa Teresa de Coswig, et dont la couleur particulière participe pleinement à l’intérêt de l’entreprise.

D’Albert n’a guère plus de seize ans lorsqu’il écrit sa Suite en cinq mouvements Op.1. Bach en fournit évidemment le modèle, mais un Bach traversé par le XIXe siècle : Schumann et Mendelssohn affleurent dans l’Allemande, tandis que l’assise harmonique et certaines basses presque organistiques accusent bientôt une impédance brahmsienne. Gülbadamova refuse heureusement tout carcan historicisant. Son amble souple, la variété de ses attaques et une science raffinée des plans font respirer l’Allemande. La Courante gagne une transparence remarquable tandis que la Sarabande, plus affranchie de l’exercice de style, se pare à la reprise d’une grâce exquise. Après une Gavotte dont les doublures à l’octave prennent une puissance lisztienne, la Musette charme par un flou sonore savamment ménagé. Une Gigue syncopée, vivement accentuée, referme avec allant cette étonnante carte de visite adolescente.

Le saut temporel est saisissant avec l’Impromptu en ré bémol majeur, daté des années 1900-1915, ici donné en premier enregistrement mondial. Retrouvé après plus d’un siècle dans les collections de la Maison Brahms de Baden-Baden, le manuscrit fut précisément redécouvert alors que la pianiste s’y trouvait. Plus de vieux moule baroque : la fluidité harmonique paraît désormais regarder vers la France, assurément vers Fauré et peut-être même du côté d’un Debussy. La finesse de la pédalisation en exalte les irisations sans jamais les épaissir. L’Albumblatt de 1891, lui aussi en ré bémol, ménage entre ces deux âges une halte rêveuse. Ligne délicatement mise en valeur, sonorité feutrée et harmonie mouvante y installent un balancement d’une élégance décidément fauréenne.

Avec les Vier Klavierstücke Op.16 de 1898, voici enfin la musique de pianiste dans ce qu’elle peut avoir de plus assumé. La vaste Valse veut en jeter : sorte de valse-récit en plusieurs épisodes, elle voyage beaucoup depuis son la bémol majeur, et déploie une virtuosité lisztienne parfois plus brillante que profonde, sans toutefois verser dans l’opulence salonarde. La précision avec laquelle Sofja Gülbadamova différencie les natures de frappe lui conserve constamment allure et intérêt. Le Scherzo va plus loin encore : infernal à jouer, lancé dans une vélocité vertigineuse, il paraît sous ses doigts d’un naturel confondant – quelle fluidité ! L’Intermezzo substitue à cette pyrotechnie une instabilité rêveuse. De si majeur en ré majeur puis ailleurs encore, les tonalités glissent comme autant de variations jusqu’à une conclusion doucement rassérénante. Mais la véritable surprise vient de la Ballade finale. Son sombre si mineur ouvre désormais un espace d’une profondeur qui dépasse le brillant métier. Liszt et Chopin demeurent à l’horizon, certes, mais d’Albert y parle davantage en son nom propre. Une élégie centrale élève brièvement son lyrisme avant que la tourmente reprenne ses droits, puis l’écriture se dépouille dans une introspection dolorosa qui regagne les ténèbres initiales. La musicienne en saisit admirablement le souffle comme les replis grâce àune technique souveraine, une imagination sonore et à sa sensibilité jamais complaisante. Voilà un premier volume qui donne fort envie d’entendre la suite.

BB