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Chroniques
Jean-Luc Nancy
À la musique
Publié par les Éditions de la Philharmonie, À la musique rassemble un ensemble de textes par lesquels Jean-Luc Nancy n’a cessé, pendant près de trente années, de s’exposer à cet art et à ce qu’à la pensée il fait. L’ouvrage ne propose ni une théorie unifiée du musical ni une esthétique systématique. Il donne plutôt à lire une pensée en situation, engagée dans des contextes précis, attentive aux œuvres, aux scènes et aux circonstances qui conditionnent l’écoute. Établie par Yann Goupil et Peter Szendy, cette édition choisit de mettre en valeur, en faisant de l’hétérogénéité même des textes le principe de cohérence du volume, la dimension fragmentaire, mobile, parfois occasionnelle.
Dans le Fugato liminaire, Szendy esquisse ce geste éditorial : il s’agit de tenter de surprendre Nancy en train d’écouter. La fugue est davantage qu’une métaphore : elle désigne une manière d’être, un rapport à soi qui jamais ne se ferme sur son identité, un mouvement par lequel le sujet se poursuit à mesure qu’il se dérobe. À travers la musique, le philosophe n’interroge pas seulement une forme artistique mais une modalité fondamentale de l’existence comme exposition, écart et reprise.
Ce fil conducteur permet de lire autrement des textes dont les origines sont fort diverses. Rédigés entre 1991 et 2021, ils furent destinés à des supports variés – programmes du festival Musica, articles de presse, brochures de salle de l’Opéra national du Rhin, conférences publiques, séminaires, catalogues d’exposition ou commandes institutionnelles (notamment pour les mêmes éditions). Certains accompagnent des œuvres précises et font sens en marge de la représentation lyrique (La Traviata, Elektra, Ariane à Naxos). D’autres répondent à des invitations ponctuelles, comme celles de la Cité de la musique ou de la Philharmonie de Paris où le philosophe est intervenu aussi bien pour penser le rock que le sens musical lui-même. D’autres encore s’inscrivent dans un contexte explicitement politique. Cinq d’entre eux s’avèrent majeurs.
Dans Theodor W. Adorno ou L’idiome musical, Jean-Luc Nancy s’attache à comprendre pourquoi la musique fut pour Adorno davantage qu’un objet d’analyse mais le lieu même où s’est formée sa pensée critique. En reprenant la notion d’idiome, Nancy montre comment son aîné conçut la musique comme langage sans langue, irréductible à toute codification, qui exige une écoute capable d’en saisir la singularité vécue. Musicien autant que philosophe, Adorno incarne une interpénétration rare des deux pratiques, nourrie par une histoire marquée par l’exil, la catastrophe européenne et la faillite de la culture. Après Auschwitz, la musique devient pour lui le lieu paradoxal où la souffrance peut encore s’exprimer avec vérité. Ainsi l’idiome musical concentre-t-il l’ambivalence de la culture moderne, à la fois promesse de sens et révélation de la barbarie, lisible seulement dans l’acte de l’écoute.
Au fil de Variations sur la reprise, Nancy interroge le rapport singulier que la musique entretient avec le sensible, en contraste avec la tradition philosophique qui longtemps privilégia le visible et la forme. La musique n’offre pas une forme visée mais une sonorité à sa naissance, qui pénètre et résonne, engageant le sujet comme corps affecté. À partir du motif de la reprise, il démontre que jamais le son ne revient à l’identique : répéter, c’est redemander, ouvrir la différence du même à lui-même. La musique se fait donc le modèle d’une subjectivité non close, faite de résonance, d’affect et d’écart, où l’identité ne se donne que comme reprise infinie.
Les Sept Paroles interroge ce que devient un matériau religieux lorsqu’il est arraché à sa fonction liturgique pour être repris par la musique. En se plaçant hors de toute profession de foi, il montre que les paroles du Christ, isolées du récit de la Passion, cessent d’être des moments narratifs pour devenir des appels vocaux, suspendus entre cri, plainte et silence. À travers l’exemple d’Haydn et de ses réécritures modernes, c’est un double mouvement que Nancy met au jour, selon lequel la religion se défait d’elle-même en libérant une puissance poétique et musicale tandis que l’art accède à son autonomie. Ces paroles incarnent dès lors l’homme quelconque, exposant à nu une humanité abandonnée dont la vérité ne se donne plus que dans la résonance.
Dans Marchez en esprit dans nos rangs…, Jean-Luc Nancy analyse la manière dont le national-socialisme capta la puissance proprement musicale de mobilisation et de participation collective. Loin d’être une simple instrumentalisation extérieure, ce rapt s’enracine dans une longue histoire où la musique, conçue comme appel à l’intériorité et au sentiment partagé, s’est trouvée investie d’une fonction politique. L’auteur montre que la perversion nazie tient à un renversement décisif : la musique ne laisse plus s’exprimer un affect mais le façonne et l’impose, transformant l’ineffable en signification surcodée. Ainsi détournée de sa sensibilité propre, elle cesse d’être musicienne pour devenir outil de conformation – voilà qui pose une question toujours ouverte sur notre rapport contemporain à l’exaltation collective.
Enfin, La scène mondiale du rock aborde le rock comme phénomène pleinement philosophique, indissociable de l’histoire mondiale du second XXe siècle. Loin d’être un simple genre musical, le rock constitue une forme de pensée et une culture, apparue au moment même où la philosophie renonçait aux grands systèmes métaphysiques. Musique de l’immédiateté et de l’écoute présente, le rock ne se fonde pas sur une construction savante mais sur l’énergie partagée, amplifiée et contagieuse. En liant musique, danse, mœurs, affect et politique, Nancy montre que le rock agit comme devenir-sujet collectif, affirmation du présent qui transforme les modes d’écoute, de communauté et de sens, jusqu’à esquisser l’appel à un autre monde possible.
Aujourd’hui réunis, ces textes dessinent le portrait d’une pensée qui jamais ne se tient à distance de son objet. La musique n’y est pas traitée comme un thème parmi d’autres, mais comme expérience qui engage le corps, le langage, le sens et le commun. Jean-Luc Nancy insiste sur le fait qu’elle n’existe qu’à être jouée, exécutée, improvisée, y compris par celui ou celle qui écoute. Ainsi écouter est-il pratique active – une manière de participer à ce qui se joue, de vibrer avec les œuvres et, mieux encore, avec les autres.
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