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Chroniques
Johann Michel
Interpréter, c’est jouer – Herméneutique musicale
Que faisons-nous lorsque nous interprétons une musique ? Nous la déchiffrons, nous la jouons, nous l’écoutons. De cette évidence, Johann Michel tire l’architecture, aussi rigoureuse que limpide, d’Interpréter, c’est jouer, ouvrage par lequel il entreprend de construire une herméneutique musicale sans jamais réduire la musique savante occidentale à un modèle universel. Musiques écrites, traditions orales, improvisation, jazz ou création contemporaine viennent, au contraire, éprouver les concepts proposés, dans un constant dialogue de la philosophie avec la musicologie, l’histoire, la sociologie et l’anthropologie.
Trois parties, donc : Déchiffrer, puis Performer, enfin Écouter.
La première interroge la partition comme texte. Que dit-elle réellement ? Que prescrit-elle ? Et surtout, la musique instrumentale signifie-t-elle quelque chose ? Entre la tentation d’en faire un langage et celle de la vouer à l’ineffable, l’auteur ouvre une troisième voie, celle de l’analogie : le sens musical n’est pas caché quelque part, attendant que l’interprète le découvre, mais il se construit. De Vladimir Jankélévitch à Hans-Georg Gadamer, en passant par l’exemple particulièrement fécond de L’Après-midi d’un faune, de Mallarmé à Nijinski via Debussy, se dessine une herméneutique ouverte à la circulation et à la recréation du sens.
Performer déplace la question vers le musicien. Être fidèle à une œuvre, est-ce reproduire les intentions de son auteur ? Retrouver les instruments, les gestes et jusqu’aux conditions acoustiques de sa création ? Une partition, si précise soit-elle, ne dit jamais tout : son indétermination fait nécessairement de l’exécutant un coauteur. Johann Michel distingue dès lors plusieurs visées de l’interprétation, de la reproduction à la production puis à la transproduction où le texte est fait matière à transformation. Harnoncourt, Adorno, Nietzsche, Gould ou Liszt jalonnent une réflexion qui conduit naturellement à l’improvisation et permet de sortir d’un scriptocentrisme qui ferait de l’écrit l’horizon obligé de toute musique.
Reste Écouter. Car l’herméneute lui-même interprète ! Reconnaître comme musique ce que l’on entend résulte déjà d’un apprentissage historique et culturel. En témoignent les résistances jadis opposées à Debussy ou à Schönberg. Mais écouter, c’est aussi être affecté, physiquement et émotionnellement, puis évaluer et juger. Ainsi l’expérience musicale se révèle-t-elle mobile, dépendante des œuvres comme des circonstances, des habitudes et des formes de vie.
La matière est considérable, mais l’une des réussites du livre tient précisément à son intelligibilité. Johann Michel avance par distinctions successives, expose les positions qu’il discute, les soumet à l’exemple musical, puis en éprouve les limites. La netteté de la construction empêche l’abondance conceptuelle de tourner au maquis philosophique. En cet ouvrage, l’on entrera pour réfléchir au statut de la partition et aux querelles d’authenticité interprétative, entre autres ; surtout, l’on en ressort avec une écoute sainement déplacée. Car sa proposition la plus stimulante est peut-être aussi la plus simple : une œuvre musicale n’existe jamais tout-à-fait seule. Du signe écrit au geste qui le transforme, puis de ce geste à l’oreille qui l’accueille, elle ne cesse d’advenir.
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