Chroniques

par laurent bergnach

John Cage
pièces variées

1 CD Métier (2025)
mex 77124
Pièces avec radio de John Cage, par Claire Lesser et David Lesser

Avec près de trois cents pièces à son catalogue – écrites de 1932 à 1992, année de sa disparition –, John Cage offre plus d’une possibilité à ses aficionados pour construire un programme musical original. C’est le cas de celui que proposent Clare Lesser et David Lesser – tous deux compositeurs et interprètes, parmi les plus polyvalents de la musique contemporaine (Finnissy, Rihm, etc.) –, rappelant la fascination du Nord-Américain pour la radio, une fois dépassée l’irritation initiale. Davantage qu’une source sonore, elle devint alors lieu de philosophie.

« J’ai maintenant un nouvel amour : la radio », confie Cage à la fin de l’année 1941, et il le prouve très bientôt en l’intégrant au quatuor de percussions Credo in Us (1942). Dix ans plus tard, cet amour ne faiblit pas, et ce sont douze appareils radiophoniques qui font la matière d’Imaginary Landscape n°4 (March n°2) (1952). Des quatre pages que notre duo propose, la moitié suivent de près ce paysage imaginaire : Speech (1955) et Radio Music (1956). Conçu pour cinq radios et un lecteur, Speech implique des actions à mener avec le volume des transistors ainsi qu’une lecture alternée de deux articles de presse. Cette succession de notes et de mots – lesquels peuvent se superposer, au gré du hasard –, durant trois quarts d’heure, finit immanquablement par lasser l’auditeur avant son terme. Par chance, les trois pages restantes sont bien plus courtes et s’abordent sans crainte d’un nouvel ennui.

Organisé en huit parties, Radio Music (1956) peut être exécuté en groupe – comme lors de la création de 1956, avec les membres du quatuor Juilliard, les pianiste Maro Ajemian et David Tudor, etc. – ou en solo (dans ce cas, la partie est au choix), avec différents niveaux d’indétermination : durée des fréquences et des blancs radiophoniques, intégration ou non de silence entre les quatre sections qui forment chaque partie, etc. De plus, comme le rappelle Anne de Fornel dans sa biographie du musicien (Fayard, 2019), la texture générale dépend de la programmation à l’antenne : « elle se renouvelle par conséquent d’une performance à l’autre et peut surprendre l’interprète tout autant que le public ». Durant six minutes, des fragments de musique savante ou populaire alternent avec des éclats de monologue ou de dialogue, sur fond d’interférences.

Conçu sans voix ni radio, Sculptures musicales (1989) s’appuie sur l’idée de Marcel Duchamp que trois sons émis dans différents points d’un espace forment une sculpture invisible à l’œil mais non à l’oreille. La durée de l’œuvre et le nombre des figures proposées est au choix des interprètes, avec toutefois l’obligation d’éviter la répétition et la variation, et de bien entourer de silence chaque sculpture avant de passer à la suivante – ainsi qu’une surface neutre entre deux tableaux. Comme on le réalise à l’écoute de cette version de l’œuvre, l’utilisation d’une percussion résonnante donne à chaque figure davantage de vie et de chair.

Terminons avec One¹² (1992), opus pour voix soliste qui nécessite l’emploi du Yi Jing, ce Livre des mutations – un traité de divination, à l’origine – auquel se réfère plus d’une fois Cage pour composer. C’est donc le hasard qui décide de la succession aléatoire de douze premiers nombres (1, 2, 3, etc.), durant six cent quarante tirages. Le compositeur se contente d’indiquer brièvement les différents procédés appliqués à chaque énonciation d’un nombre : 1 est un mot vide – d’où la présence d’onomatopées dans l’interprétation tonique de Clare Lesser –, les nombres 2 à 11 doivent être chuchotés ou vocalisés, 12 un mot énoncé. Une grande liberté est ainsi accordée à l’interprète, lequel répercute cette liberté sur l’œuvre, forcément différente à chaque fois qu’on la présente à un public.

LB