Chroniques

par bertrand bolognesi

Joseph Kosma
chansons, chœurs, musiques de film, etc.

1 CD Hortus (2025)
835
Tout un album Jospeh Kosma pour redécouvrir un musicien polymorphe...

Troisième volume de la collection Voix Étouffées, consacrée aux musiciens frappés par les persécutions nazies [lire nos critiques des volumes Schönberg et Bosmans], À la belle étoile révèle un Joseph Kosma (1905-1969) fort différent du mélodiste que ses chansons sur des poèmes de Prévert et ses musiques pour Renoir ou Carné ont rendu familier. Le parcours proposé tient presque du spectacle-portrait : de la Hongrie natale aux engagements de l’après-guerre. Aussi fait-il entendre un musicien dont l’apparente simplicité n’exclut ni l’inquiétude ni l’expérimentation.

Dès Zourika (1935), écrite pour les cabarets, la tziganéité est franchement assumée. Entre folklore et fantasme de folklore, cette musique de restaurant – au meilleur sens du terme – évoque ensemble le dépaysement offert au voyageur et la sonorité familière du citadin revenu parmi les siens pour un dimanche à la campagne. Tout autre est Lamentoso (1926), première pièce connue de Kosma, née dans la Hongrie antisémite d’Horthy : sous les doigts attentifs de Thomas Tacquet, les harmonies incertaines, une pédalisation généreuse et d’étranges élans presque harpistiques installent un nimbe poétique où passent Debussy et Bartók sans qu’à ces références la page se réduise.

Plus saisissante encore, l’inachevée Sonatine pour deux violons (1932) concentre en quelques minutes une plainte d’une sensibilité poignante, tandis que la Sonatine pour violon et piano (1935), confiée à David Moreau et Thomas Tacquet, adopte une veine néoclassique plutôt gentille. Son Lento balance curieusement entre inflexion presque jazzy et souvenir harmonique wagnérien, quand l’Allegro vivace conclut dans une fraîcheur et une fluidité qui le font optimiste. Mais brutalement la guerre ramène l’histoire au premier plan... Réfugié à Navarrenx en 1940, Kosma remercie ses habitants en composant les huit Esquisses béarnaises. Tacquet a raison de ne les pas surcharger : à peine posées, certaines s’effacent déjà, réminiscences, bribes de danse ou amorces de chanson dont la modestie même fait le prix. Les Cinq chansons populaires du Languedoc, arrangées à Palavas-les-Flots, se montrent plus inégales. Si Danse paraît trop facile, Rossignolet du bois touche par son caractère tendre et secret, quand La commère pépie avec toute la volubilité d’une mauvaise langue.

La seconde moitié du disque rappelle combien l’engagement politique appartient à l’identité de Kosma. Lou Bouyé, vieux chant cathare réécrit par Henri Bassis, impressionne par sa tristesse sans pathos. Le chœur Fiat Cantus en préserve remarquablement la simplicité populaire. Les femmes, sur un poème de Madeleine Riffaud, le transforme en force solidaire, féminine autant qu’ouvrière. Plus âpre, Traquenard oppose la lamentation de la prisonnière à la brutalité policière : l’écriture dramatise sans l’alourdir le témoignage autobiographique de la résistante arrêtée par la Gestapo. Un jour viendra regarde vaillamment vers un autre avenir, tandis que Si nous mourons, sur les mots d’Ethel Rosenberg, choisit le recueillement à peine traversé par un pas lugubre.

Quelques réserves, cependant. Rue Saint-Julien-le-Pauvre convainc peu malgré la diction et les nuances d’Anne-Lise Polchlopek, mais surtout, dans Les oiseaux du souci de Prévert, le très joli legato de Catherine Trottmann ne compense pas une articulation trop indistincte – dans une chanson où le poème commande, comprendre les mots devrait demeurer primordial. Les quatre miniatures du Cercle de craie confirment, quant à elles, le goût de Joseph Kosma pour les formes brèves.

De Berlin, où il côtoya Brecht et Eisler dans le combat antifasciste, au maquis de Thorrenc qu’il rejoignit pendant l’Occupation, puis aux chœurs militants de l’après-guerre, une même ligne se dessine. Ce troisième volume Voix Étouffées ne cherche donc pas à remplacer le Kosma de Prévert par quelque compositeur sérieux qu’on aurait méconnu : il montre plus justement que la chanson, le cabaret, le folklore, la musique de chambre et le chant de lutte procèdent chez lui d’un même art de la concision et de l’adresse. Une musique qui n’élève guère la voix, même lorsqu’elle résiste.

BB