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Chroniques
Julius Eastman
Femenine
En 2005, la sortie de trois CD chez New World Records attirait l’attention sur une musique peu connue sur l’Ancien Continent : celle de Julius Eastman (1940-1990) [lire notre critique du coffret]. Une vie et une carrière étaient alors dévoilées, en particulier les dernières années durant lesquelles l’addiction (drogue, alcool) fit perdre au compositeur tantôt un emploi, tantôt un hébergement, avec pour conséquence la disparition de nombreuses partitions manuscrites. Sans l’énergie de la compositrice Mary Jane Leach à recenser, réunir et sauvegarder, le travail de son confrère serait peut-être oublié aujourd’hui. En 2015, elle fit suivre cette publication sonore par celle de témoignages traduits ensuite en français (Renée Levine Packer et Mary Jane Leach, Gay Guerrilla – L’histoire de Julius Eastman, Éditions 1989, 2022).
Parmi la cinquantaine d’opus listée en annexe, Femenine (1974) est décrite comme une pièce de soixante-treize minutes pour instruments à vent, marimba/vibraphone, clochettes, piano et basse – qui n’apparait pas dans le coffret susmentionné. Pendant de Masculine (1974), autre page pour petit ensemble dont on ne possède ni partition ni captation, elle fut créée le 13 mars 1975 au Kitchen (New York), par l’Ensemble S.E.M, ainsi que That Boy et Joy Boy. Si d’autres titres d’Eastman mettaient l’accent sur une ségrégation raciale enracinée, ces derniers témoignent d’un questionnement sur le genre, le compositeur ne faisant pas mystère de son homosexualité. Notre XXIe siècle soucieux d’inclusion notera celle de la syllabe men (hommes) au cœur d’un adjectif dont l’orthographe correcte est feminine.
L’enregistrement que propose Kairos s’avère un arrangement du tromboniste et compositeur Chris McIntyre, qui en dirige l’exécution depuis un synthétiseur. Autour de lui sont réunis d’autres membres du Talea Ensemble – Rane Moore (clarinette), Matthew Gold (percussion), Stephen Gosling (piano), Greg Chudzik (contrebasse) – et ceux des Harlem Chamber Players – Brandon George (flûte), Mark Allen Jr. (clarinette), Matthew Beaugé (alto), sans oublier Chala Yancy et Josh Henderson (violon). D’emblée rythmée par le son des grelots puis du vibraphone, l’œuvre présente une rigidité formelle adoucie par l’arrivée d’autres claviers et des vents. L’organique se mêle alors au métallique, dans un tourbillon d’énergie et de lumière qui rappelle d’autres défenseurs de cette esthétique qu’on n’ose plus nommer minimaliste (Reich, Nyman, etc.).
LB
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