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Chroniques
Ornella Volta
Erik Satie en notes et en mots
Dans les années soixante, loin de l’Italie provinciale et petite-bourgeoise de l’après-guerre, Ornella Volta (1927-2020) mène des entretiens d’artistes à Paris, tandis que son mari Pablo prend des photos de ces rencontres. Outre Le Corbusier, Calder et Man Ray, elle approche les poètes surréalistes avec qui des liens se créent – comme l’écrit son fils Matteo : « C’est toujours la passion pour le monde de l’insolite, de l’inconscient et du rêve qui l’anime » (Postfaces). Elle fait aussi la connaissance d’un jeune compatriote, Marcello Panni, alors étudiant au Conservatoire avec Manuel Rosenthal, lequel avait enregistré l’intégrale des œuvres pour orchestre de Satie – une musique « dangereusement proche du vide » constate l’Italien, pour une époque où régnait le sérialisme sévère de Boulez et la métaphysique complexe de Stockhausen. Pour aider un ami pianiste en quête d’écrits inédits de l’auteur de Socrate [lire notre critique du CD], Panni se tourne vers Volta, journaliste attitrée. Quarante ans plus tard, en 2008, elle relatait ainsi un coup de foudre inattendu :
« […] les écrits que je trouvais dans les coins perdus des bibliothèques publiques et dans certains greniers appartenant à des privés m’inspiraient peu à peu un émerveillement de plus en plus intense, pour leurs qualités stylistiques (l’extrême, et pourtant, éloquente concision) ; l’art de l’allusion énigmatique et l’expression discrète d’un humour pince-sans-rire, la fantaisie onirique, curieusement combinée à une lucidité à toute épreuve, tout cela reflétait une personnalité complexe qui, au lieu de chercher à résoudre ses multiples contradictions, avait trouvé le chemin pour les faire cohabiter allègrement ».
Ainsi commence la grande aventure de toute une vie à mieux faire connaître les écrits et la vie du musicien (1866-1925). À la publication d’ouvrages réputés – Écrits (1977), L’Ymagier d’Erik Satie (1979), La Banlieue d’Erik Satie (1993), etc. –, s’ajoutent nombre d’articles consacrés à ses tribulations parisiennes (Montmartre, Montparnasse, etc.) et à ses relations avec d’autres artistes (Cocteau, Picasso, Les Six, etc.). Le présent ouvrage, auquel la musicographe travaillait depuis au moins quinze ans au moment de s’éteindre, est une ultime réédition des Écrits, avec mise à jour des connaissances, rectifications d’erreurs anciennes et commentaires intégrés tout au long du livre plutôt qu’en fin de volume.
Clin d’œil à Trois morceaux en forme de poire, Manière de commencement réunit ce que Satie a écrit sur ses œuvres et sur lui-même, soient, tout d’abord, ses premières et uniques pages pourvues d’un numéro d’opus (numéros d’ailleurs fantaisistes), sa facilité à changer leurs dédicaces, ainsi que les publicités conçues pour en signaler la naissance – ses débuts en littérature, comme l’écrit Volta. La présentation de chaque pièce s’accompagne du récit des amitiés et brouilles du compositeur, mais surtout de confidences épistolaires sur ses attentes et déceptions – notamment pour évoquer les ultimes ballets, Mercure et Relâche, ou Paul & Virginie, un opéra-comique inabouti qu’il entoura de mystère dans ses dernières années. Prolongation du même, le second chapitre, analyse les éléments verbaux des partitions, à savoir les recommandations qui remplacent les traditionnelles indications de nuances – un exercice auquel s’est aussi livré Christoffel dans Ouvrez la tête [lire notre critique de l’ouvrage]. On s’y amuse, là encore, du recours à l’auto-promotion (« Mes chorals égalent ceux de Bach, avec cette différence qu’ils sont plus rares & moins prétentieux ».)
Si Ornella Volta poursuivit ce second chapitre avec les paroles de chansons écrites par Satie, elle n’eut pas le temps de le clore avec une section nommée Autres écrits. On devait y retrouver les textes parus dans des revues durant la dernière décennie du XIXe siècle, des conférences, des recueils d’aphorismes, etc. De fait, Erik Satie en notes et en mots s’achève avec plusieurs pages de repères chronologiques, des portrait et autoportrait de la musicologue auquel le pianiste Jean-Pierre Armengaud rend un bel hommage dans sa préface à ce qu’il nomme « un véritable livre d’investigation ». Au sortir de notre lecture, on ne peut que lui donner raison.
LB
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