Chroniques

par laurent bergnach

ouvrage collectif
La muse méconnue de Maurice Ravel

Actes Sud (2025) 96 pages
ISBN 978-2-330-21326-8
"La muse inconnue de Maurice Ravel", ou l'artiste face à l'Art faber

Quelle est donc cette muse mystérieuse inspirant Ravel (1875-1937), que propose de faire mieux connaître sinon découvrir ce svelte recueil collectif, édité sous la direction d’Alexis Brodsky, psychologue de formation, et de Jérôme Duval-Hamel, professeur des universités ? Pour approcher la réponse, la quatrième de couverture procède par élimination – ni une femme ou un homme, ni un lieu ou un événement –, comme si jouer franc-jeu risquait d’effrayer l’éventuel lecteur, en escale en librairie. Pourtant ce dernier, s’il s’intéresse à la vie et à l’œuvre du compositeur né au Pays Basque, en a bien une vague idée ; car même s’il n’a pas eu le courage d’aborder une correspondance abondante récemment mise à jour [lire notre critique de l’ouvrage], il a pu lire ces lignes dans le roman que Jean Echenoz consacre aux dernières années du musicien :

« Il y a en tout cas une fabrique qu’en ce moment Ravel aime bien regarder, sur le chemin du Vésinet, juste après le pont de Rueil, elle lui donne des idées. Voilà : il est en train de composer quelque chose qui relève de travail à la chaîne. […] Après qu’il a fini, un jour qu’il passe avec son frère près de la fabrique du Vésinet : Tu vois, lui dit Ravel, c’est là, l’usine du Boléro. » (Ravel, Les Éditions de Minuit, 2006).

La parution du recueil dans la collection Art faber d’Actes Sud confirme l’intuition de notre lecteur imaginaire. En effet, art faber désigne les représentations artistiques des mondes économiques. En ce qui concerne la seconde révolution industrielle (1870-1914), on rangera donc sous ce terme le tableau Raboteurs de parquet (Caillebotte, 1875), le bronze Le marteleur (Meunier, 1886) ou encore les photogrammes deLa sortie de l'usine Lumière à Lyon (Lumière, 1895). Bien entendu, les musiciens furent séduits à leur tour, et l’on peut citer, au début du siècle suivant, Machines agricoles (Milhaud, 1919), Pacific 231 (Honegger, 1923), sans parler du fameux Fonderies d’acier (Mossolov, 1927).

Fils et frère d’ingénieurs, Ravel, plus qu’un autre, ne peut approuver l’expression « triste comme une usine » qu’utilisa Debussy. À tous les âges de sa vie, son enthousiasme ne faiblit pas, que ce soit en découvrant la Tour Eiffel élevée pour l’Exposition universelle de Paris (1889), les paysages industriels de Wallonie et de Rhénanie (1905) ou une partie des usines Ford, aux États-Unis (1928). Pendant cette guerre industrielle que fut la Grande Guerre, ne s’est-il pas rêvé aviateur avant que patriote ? Se sent-il incongru au volant d’une camionnette Panhard lancée entre les trous d’obus ? Bien connue, sa collection d’automates est une preuve supplémentaire de son inclination, certes lien avec le monde de l’enfance, comme on l’a souvent dit, mais aussi avec celui de son père.

Ses créations sont la meilleur illustration d’un homme aux réflexes faberiens vivaces : au centre de la plupart d’entre elles, achevées – Chanson du rouet (1898), Noël des jouets (1905), L’heure espagnole (1907), etc. – ou inachevées – La cloche engloutie, Dédale 39, etc. –, se trouve un cœur mécanique. Ce recueil est mince, c’est vrai, mais s’attarde sur les unes et les autres, en s’appuyant aussi sur plusieurs citations du compositeur depuis son établi (« Mon esprit est saturé d’impressions », « Je reprends les outils », etc.). Notre préférée se retrouve dès le préambule de l’ouvrage, rapportée par son élève Roland-Manuel, en 1939 : « L’inspiration n’est que la récompense du travail quotidien ».

LB