Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Étienne Bazola et Thomas Costille
Johannes Brahms – Clara Schumann – Robert Schumann

1 CD Oktav Records (2026)
Étienne Bazola et Thomas Costille jouent Schumann (Clara et Robert) et Brahms

Principalement dévoué au répertoire baroque français, Étienne Bazola, que nous avions apprécié en Grand Prêtre dans Issé de Destouches [lire notre critique du CD] puis en Joabel dans David et Jonathas de Charpentier [lire notre chronique du 11 novembre 2023], s’aventure cette fois en terre romantique où l’avait conduit, voici dix-sept ans, la découverte des Vier ernste Gesänge de Brahms, auprès d’Udo Reinemann. Avec le pianiste Thomas Costille, son complice de longue date, le baryton-basse rassemble aujourd’hui Robert et Clara Schumann, et Johannes Brahms sous le signe de l’amour et de la mort.

C’est Clara qui ouvre le parcours avec Geheimes Flüstern hier und dort Op.23 n°3. La tendre ritournelle pianistique s’installe avec un naturel confondant, bientôt rejointe par une émission souple et méditative qui transforme cet hymne sylvestre en célébration du Lied lui-même. Vient alors Dichterliebe Op.48 de Robert Schumann. Bazola et Costille en respectent les dimensions changeantes, depuis l’extrême tendresse d’Im wunderschönen Monat Mai jusqu’à l’autorité définitive de Die alten, bösen Lieder. Le chanteur force parfois un peu l’aigu, mais font merveille son intelligence du texte et son goût de l’intériorité. Dans Hör’ ich das Liedchen klingen, l’inquiétude s’érige jusqu’à l’angoisse, au sein d’une fête fantasmatique. Ein Jüngling liebt ein Mädchen mord d’une ironie presque accusatrice. Am leuchtenden Sommermorgen demeure suspendu dans une douceur à pleurer. Et l’expérience baroque de l’artiste sert remarquablement Ich hab’ im Traum geweinet, véritable monodrame dont il maintient la tension au fil d’un récitatif dépouillé.

Thomas Costille se retrouve seul pour les Variationen über ein Thema von Robert Schumann Op.20 de Clara. À la pureté de l’exposition succèdent fluidité, exubérance quasi lisztienne, choral, dentelle dans l’aigu ou fière allure beethovénienne, jusqu’à une septième variation où le clavier est fait harpistique avant la raréfaction ramenant le thème (quatrième page de Bunte Blätter Op.99). Voilà une belle manière de rappeler que Clara ne saurait être réduite à son rôle d’épouse, d’interprète et de muse, qui plus est lorsque sa production est donnée sur le rare Steinway de 1855 (numéroté 841 ; collection Gérard Fauvin, Domaine de Pétignac), prototype du modèle B-211, d’une fabrication fort novatrice en son temps (cadre en fonte pleine, etc.) : le climat de salon, plutôt que de salle de concert, est favorisé par son timbre spécial de couleur et d’impact. Deux des Lieder de Clara Schumann confirment clairement sa personnalité artistique : sur le célèbre poème d’Heinrich Heine, Die Lorelei Op.19 possède une urgence narrative franchement schubertienne – on songe à Erlkönig dans cette course dramatique dont Bazola s’empare avec des moyens expressifs que magnifie la complicité saine et vive de Costille ; tout autre, Liebst du um Schönheit Op.12 n°2, d’après Friedrich Rückert – Mahler mettrait à son tour ces vers en musique –, ménage une surprise plus grande encore. Quelque part entre Schubert et un Richard Strauss à venir, l’écriture atteint une élégance et une simplicité délicates auxquelles les deux comparses donnent tout leur prix. Ces pages suffisent à rendre indispensable le détour par Clara.

En regard, les Vier ernste Gesänge Op.121 de Brahms convainquent nettement moins. L’austérité de Denn es gehet dem Menschen, parfois desservie par la tension du registre haut, cède certes à davantage de miséricorde dans Ich wandte mich, und sahe an, mieux adapté aux moyens d’Étienne Bazola, mais l’emphase d’O Tod, wie bitter bist du puis celle du dernier chant semblent bien pesantes après les subtilités schumaniennes. La cohérence musicologique du choix est indiscutable ; le plaisir musical, beaucoup moins. Ainsi cet album Liebe und Tod vaut-il surtout par la qualité d’un duo toujours attentif au texte, à la nuance et aux arrière-plans du Lied, et par une heureuse conséquence de son programme : entre deux monuments masculins du romantisme allemand, Clara Schumann, mieux que d’y prendre figure d’intermède, en devient le centre de gravité.

BB