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Chroniques
récital Guilhem Kusnierek et Christopher Park
Debussy – Hindemith – Koechlin – Poulenc – Ravel
Lauréat de plusieurs concours internationaux, Guilhem Kusnierek est trombone solo adjoint de la Deutsche Radio Philharmonie et professeur à Sarrebruck. Christopher Park, pianiste formé aux traditions russe et allemande, mène une brillante carrière de soliste et de chambriste. Leur entente ne relève pas du seul métier : à la sûreté de l’émission, à la précision et au phrasé remarquablement chantant du tromboniste répond un partenaire d’une grande imagination sonore, capable de faire bruire, gronder ou presque harper son piano. Enregistré à Sarrebruck en février 2021, ce récital intitulé Hindemith in Paris paraît cinq ans plus tard.
Paris ?... Proscrit par le nazisme, le compositeur allemand avait gagné la Suisse en 1938, puis les États-Unis en 1940. C'est donc un Paris musical, celui de la mélodie française, que suggère ce programme, plutôt qu'un séjour parisien de l’artiste. Et ce parcours Hindemith commence par Sainte (1944), sur Mallarmé : au bruissement lointain du piano se mêle une ligne de trombone d’une douceur inattendue. La Sonate pour trombone et piano, écrite à New Haven en 1941, impose ensuite une tout autre vigueur. Dans l’Allegro moderato maestoso, l’élan festif confine d’abord à la fièvre, tant la partie de piano semble s’emporter, avant que s’ordonne l’écriture. Kusnierek affirme sans brutalité son autorité, tandis que Park module admirablement les tensions. Interrogatif, l’Allegretto grazioso rappelle la veine néoclassique des sonates pour piano. Entre celui-ci et le Lied des Raufbolds, les interprètes glissent Ruhig, fragment élégiaque d’une sonate inachevée antérieure à l’exil. Puis vient le chant du bagarreur, martial, presque parodique, avec un soupçon de Kurt Weill. Le final rassemble et travaille les matériaux antérieurs dans une architecture brillamment défendue.
Les petites mélodies françaises d’Hindemith, composées pendant la guerre, font entendre un visage moins familier. Eau qui se presse (1942) coule avec une fluidité que soutient un piano richement écrit. C’est de la côte d’Adam et La cigale et la fourmi, de la même année, jouent des voisinages avec l’esprit français, la seconde laissant davantage reconnaître la griffe du maître allemand. Lampe du soir (1942) atteint une tristesse poignante, tandis qu’On arrange et on compose laisse affleurer une mélancolie plus discrète. L’intérêt de ces pages est aussi de rappeler qu’un musicien réputé anguleux sut choisir la simplicité sans renoncer à sa personnalité.
Le volet français commence avec la Rêverie de Debussy. Park feutre le clavier jusqu’à lui donner des reflets de harpe, quand le trombone semble émerger d’une brume délicate. Initialement écrites pour basson et piano entre 1898 et 1907, les Trois Pièces Op.34 de Charles Koechlin constituent une surprise plus qu’intéressante. Le Lent se déploie en complainte sans paroles, sur une harmonie parcimonieuse. L’Andante moderato chante avec une douceur située quelque part entre Debussy et Poulenc. Quant à l’Andante sostenuto, il recueille le discours jusqu’à une méditation qui touche profondément. Rien de démonstratif : tout passe par le souffle, l’écoute et la couleur.
La Sonate pour hautbois et piano de Poulenc (1962) convainc un peu moins. L’Élégie paraît alourdie par le changement d’instrument. Park en cisèle pourtant les réminiscences d’agréments baroques, sans oser toute l’opulence souhaitable. Le trombone rappelle singulièrement les terreurs de Dialogues des carmélites. Le Scherzo aurait gagné à plus de gouaille, de fantaisie de café-concert ; sa section centrale retrouve cependant le charme du chant. La Déploration s’installe dans une prière dont les inflexions évoquent Tu vois le feu du soir (mélodie de 1938 sur des vers de Paul Éluard). On admire le soin de la réalisation, tout en regrettant quelque sévérité.
Dans Beau soir, Debussy fait chanter Paul Bourget – « Un conseil d’être heureux semble sortir des choses ». Ici, sans paroles, la douceur intériorisée du trombone laisse néanmoins sourdre cette invitation fragile, avant que le poème rappelle notre marche à tous vers le tombeau. Ravel ferme le disque avec sa Sainte, sur le même Mallarmé qu’Hindemith, mais un demi-siècle plus tôt. La musicienne du silence s’y fait l’emblème d’un programme où, disparus mais non effacés, les mots continuent de sonner, grâce à deux interprètes d’une rare sensibilité.
BB
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